TARTUFFE
C'est une grande prétention, je m'en rends bien compte, que de parler de Tartuffe, qui est, de tout notre théâtre, l'œuvre peut-être que l'on a le plus souvent étudiée. On a écrit des volumes sur son interprétation et sur sa mise en scène. Mais, cette fois, l'occasion était trop tentante. L'initiative du directeur de l'Odéon — le nom d'Antoine n'est-il pas, depuis vingt ans, synonyme d'initiative, de hardiesse et d'énergie ? — va remettre avec éclat, devant le public d'aujourd'hui, une œuvre qui domine tout l'art dramatique français. Elle le domine tant par la forme et la puissance de son mouvement que par son sujet, qui
est le plus audacieux qu'on ait jamais porté à la scène. Il est même si audacieux qu'on est encore étonné de cette aventure, après deux siècles et demi, et que l'on n'est pas d'accord sur les raisons véritables du souverain qui l'a favorisée. On admet même, généralement, que Tartuffe, de nos jours, aurait été interdit par la censure, et qu'actuellement, la censure étant supprimée, les représentations en seraient interrompues par des protestations et des désordres.
Admirons donc la merveilleuse coïncidence qui a fait écrire Tartuffe par un homme de génie, au seul moment de notre histoire où l'on ait pu le représenter.
Je ne veux pas dire, remarquez-le bien, que le Tartuffe de Molière soit encore capable de jeter la la discorde dans une salle de spectacle. Vous, par exemple, qui n'avez certainement pas, tous, les mêmes opinions politiques et religieuses, — du moins, je n'ose pas l'espérer, — vous allez écouter Tartuffe, tout à l'heure, comme vous l'avez écouté d'autres fois déjà, dans l'attitude la plus pacifique. Croyants, vous ne vous sentirez ni atteints ni blessés dans votre foi; incrédules ou libres-penseurs, vous ne vous croirez pas obligés de triompher bruyamment. Vous assisterez au développement admirable de l'action ; vous serez sans cesse intéressés, secoués, par les coups de théâtre, émus par les péripéties du drame ;
mais, à aucun instant, vous n'aurez, je crois, la tentation de manifester pour ou contre les personnages. Et même, quand l'imposteur dira à Elmire les dernières paroles de la séduction :
Madame, je sais l'art de lever les scrupules, Le ciel défend, de vrai, certains contentements, Mais on trouve avec lui des accommodements...
même à cet instant pathétique, votre esprit perdra de vue que c'est à l'église, et priant à deux genoux, qu'Orgon a fait la connaissance de Tartuffe. Ce n'est plus seulement un hypocrite religieux que vous aurez devant vous: c'est, tout d'un coup et par un miracle de l'art, l'hypocrite complet, un type profond et total d'imposteur et de fourbe, de ce genre d'hommes redoutables entre tous pour les autres hommes. C'est-à-dire que vous ressentirez la plus forte impression que puisse procurer le théâtre, et que, seuls, jusqu'à présent, nous ont donnée les grands génies classiques; vous découvrirez brusquement, derrière un personnage corrompu ou passionné, l'essence même du vice et de la passion.
Dans aucune œuvre mieux que dans Tartuffe, ce miracle n'a été visible. Soyez siirs que, si Tartuffe était resté uniquement le drame de l'hypocrisie religieuse et de ses dangers sociaux, il n'aurait plus, sur
les spectateurs de ce temps-ci, la prise directe et rapide que vous savez et que l'on a constatée bien souvent et sur tant de scènes.
L'Eglise, en effet, n'est plus à la même place qu'autrefois; elle n'occupe plus la même étendue politique et sociale, et les périls de sa domination ont diminué, par conséquent, dans une large mesure. En outre, le sentiment religieux n'étant plus, comme autrefois, la seule source de nos idées sur la vie et de notre conduite, la contrefaçon et la grimace de ce sentiment, son hypocrisie en un mot, ne présentent plus des dangers aussi graves. En tout cas, nous sommes plus familiarisés avec eux par la discussion et la liberté; nous sommes plus prévenus et mieux armés pour nous défendre. Il y a, certes, encore beaucoup de faux dévots, et l'éloquence de Molière pèse toujours sur eux; mais il n'y a plus beaucoup d'Orgons, ou de moins en moins. Quant à Mariane, aujourd'hui, elle répondrait à son père avec si peu de soumission, hélas ! que la pièce aurait de la peine à dépasser le deuxième acte. Et je ne parle pas d'Elmire, qui expédierait Tartuffe en un quart d'heure !
L'anecdote qui fait la charpente de l'œuvre n'a donc plus aucun rapport avec la réalité, ni même avec la vraisemblance.
Et pourtant Tartuffe vit toujours de la vie la plus
intense, la plus profonde. Il ne laisse jamais les spectateurs indifférents; et ce qu'il y a d'irréel et d'impossible, désormais, dans les détails de l'action, ne nous empêche pas d'attendre, avec une impatience sincère, le châtiment du scélérat.
C'est qu'ici intervient le miracle que je vous citais tout à l'heure. Avec le temps, le concours de tous les esprits, l'apport de chaque génération, la signification de Tartuffe, loin de s'être obscurcie, s'est, au contraire, agrandie et généralisée. Ce n'est plus seulement un dévot hypocrite arrivant à fasciner un être faible et soumis d'avance, cherchant ensuite à s'emparer de sa femme et de ses biens : c'est encore l'ardente et cruelle représentation de l'hypocrisie sociale en général. Et Cléante, au premier acte de Tartuffe, nous fait entrevoir que ce n'est pas fausser la pensée de Molière que de lui attribuer cette intention secrète et cette portée.
Lorsque Cléante nous dit :
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves...
Eh ! quoi, vous ne ferez nulle distinction
Entre l'hypocrisie et la dévotion ?
Vous les voulez traiter d'un semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu'au visage;
Egaler l'artifice à la sincérité ;
Confondre l'apparence avec la vérité ;
Estimer le fantôme autant que la personne,
Et la fausse monnaie à l'égal de la bonne ?...
il nous est impossible de ne pas nous rappeler, confirmés par toute son œuvre, l'amour de Molière pour la nature, son mépris des apparences et des artifices, la haine dont il a toujours poursuivi le faux et la grimace, le faux sentiment comme la fausse conception de la famille, la grimace de la science comme la grimace de l'honneur ou de la politesse. Tartuffe est le total de tous ces mépris et de toutes ces haines. Et comme, en son temps, l'hypocrisie religieuse était, plus encore que les autres, utile à ceux qui la pratiquaient, répandue et protégée, c'est à celle-là qu'il a fini par s'en prendre. Mais le nom immortel qu'il lui a donné sert à caractériser toutes les autres, même celles qu'il ne connaissait pas, qu'il n'a pu observer, et qui se sont formées depuis dans nos sociétés modernes.
Oui, l'âme de Tartuffe est l'âme de tous ceux qui, dans leur intérêt personnel, pour servir leur fortune ou leurs passions, invoquent les mots les plus beaux, les plus émouvants que l'homme ait créés, aussi bien le mot de religion que les mots de patrie, d'honneur, de progrès, de liberté. Chacune de ces grandes idées a ses hypocrites, et les traits essentiels du caractère de ces hypocrites sont ceux de Tartuffe.
Un homme riche et heureux, qui prêche la révolte sociale sans s'être préalablement dépouillé de ses biens, n'est peut-être pas un imposteur moins dangereux que
celui de Molière ; les manœuvres d'un candidat qui adopte et simule, pour être élu, les convictions les plus favorables, qui circonvient un de ses électeurs, agit sur ses parents et sur ses amis, fait le siège de sa maison, le corrompt ou le trompe, ne me paraît pas employer d'autres moyens que Tartuffe avec Orgon. Comme Tartuffe, il se fait donner la cassette, qui est, dans l'espèce, sa voix. Après quoi il ne songe plus qu'à vivre en paix, de sa fourberie. La seule différence, peut-être, c'est qu'il n'a rien à craindre de l'exempt du cinquième acte, les princes n'étant plus ennemis de la fraude.
Vous voyez qu'il ne faut pas de grands efforts pour élargir le caractère de Tartuffe, le prolonger jusqu'à nos jours, le rendre notre contemporain.
Ces aventures-là n'arrivent évidemment qu'aux chefs-d'œuvre, et encore à une certaine classe de chefs-d'œuvre; car il y a, pour une œuvre littéraire, deux façons d'être immortelle. Il y a les chefs-d'œuvre que l'on peut appeler immobiles, ceux qui naissent tels quels dans leur beauté et leur perfection, et auxquels la postérité n'ajoute rien; elle ne fait que les aimer et les comprendre davantage, elle ne les discute plus et elle les entoure d'une paisible et confiante admiration. Les générations successives y vont, comme en pèlerinage, assister à une apparition de la beauté et du
génie : un chef-d'œuvre, en effet, n'est-il pas un lieu où un miracle s'est accompli ?
Et, de cette classe d' œuvres supérieures, il n'y a qu'à citer, pour ne pas sortir de la période classique, le Cid ou Phèdre. Ces tragédies sublimes contenaient, à leur naissance, toutes les idées, toute la puissance de sentiment, qu'elles contiennent encore aujourd'hui. Il ne s'en est rien évaporé; rien non plus ne s'y est ajouté.
Et, à côté, sinon au-dessus, il y a les chefs-d'œuvre que l'humanité, pour ainsi dire, perfectionne et complète sans cesse, dans lesquels elle verse, à chaque âge nouveau, ses espoirs et ses doutes, et dont le sens se trouve ainsi modifié de siècle en siècle. Ce sont éternellement des contemporains, si vous me permettez cette manière de parler. Le Misanthrope et Tartuffe appartiennent à cette dernière catégorie; tandis que l'Ecole des Femmes, par exemple, s'inscrit dans la première.
Si nous nous transportons dans l'œuvre de Shakspeare, nous pouvons dire aussi qu'Othello, Roméo et Juliette, sont des chefs-d'œuvre immobiles, tandis que Hamlet, comme Tartuffe et Alceste, s'agrandit continuellement de tout ce que nous y ajoutons. Ce sont des chefs-d'œuvre qui ne sont jamais finis.
Pour que ce phénomène littéraire puisse se
produire, il faut bien des conditions ; mais il en faut une essentielle : c'est que l'œuvre, tout en agissanfsur notre imagination, n'ait pas une clarté, une évidence, absolues. Il faut qu'elle soit, sinon obscure, du moins imprécise, un peu vague, enveloppée d'une atmosphère subtile qui en noie les contours et empêche le regard de pénétrer jusqu'au fond du premier coup.
C'est le cas d'Alceste, et c'est le cas d'Hamlet. C'est aussi le cas de Tartuffe, qui est certainement le moins clair des héros de Molière. Il nous prend, il nous émeut, il nous indigne, il nous inquiète; nous avons la sensation profonde que son caractère est vrai, humain, logique; mais ce caractère, nous ne sommes pas arrivés, après deux siècles et demi de critique et de commentaires, à le comprendre totalement.
D'abord nous ne connaissons rien de la famille, ni des origines de Tartuffe, ni de la vie qu'il a menée jusqu'au lever du rideau. Nous savons seulement qu'il fait des dévotions régulières, qu'il n'est pas riche et pratique cependant la charité avec les aumônes qu'il reçoit. Nous apprenons très vite aussi qu'il a été rencontré à l'église par un bourgeois de Paris, Orgon, homme sincèrement dévot, qui a été séduit par la ferveur, le zèle et l'humilité de Tartuffe. Il lui a donné l'hospitalité et l'a, bientôt, installé complètement chez lui, ce qui amène une véritable insurrection dans cette famille jusqu'alors très unie.
Parmi les membres de cette famille, les uns ont pris parti pour Tartuffe, les autres contre, et si nous n'avons pas encore aperçu l'intrus, nous connaissons du moins exactement l'opinion des intéressés sur son caractère. Pour Orgon et pour sa mère, c'est un saint homme ; pour les autres, c'est un fourbe et un imposteur. Mais nous, spectateurs, nous n'hésitons pas une seconde, et nous n'avons pas besoin d'être mis en sa présence. Car ceux qui tiennent Tartuffe pour un saint homme sont ceux que Molière nous présente immédiatement dans une attitude ridicule. Il leur prête des propos de la plus comique absurdité ; il nous indique nettement qu'il ne faut pas attacher à leur jugement la moindre importance. Nous allons aussitôt dans l'autre camp, et, au bout de deux scènes, nous partageons l'avis des gens raisonnables de la maison, de Cléante et de Dorine. Tartuffe est un fourbe, décidément. Et nous ne serons pas exposés, dès qu'il apparaîtra, à nous fourvoyer sur ses véritables intentions.
J'insiste sur ce point, parce que nous allons y trouver, je crois, la solution de ce petit problème d'art dramatique : « Pourquoi Molière art-il retardé jusqu'au troisième acte l'entrée en scène de son principal personnage ? »
L'explication que l'on en donne généralement ne me paraît pas tout à fait satisfaisante, je l'avoue.
On dit — et c'est Francisque Sarcey qui l'a le mieux dit — que toute l'action repose sur la prodigieuse confiance que Tartuffe a su inspirer à son hôte. Cette confiance est aveugle et inexplicable; et, si elle n'existait pas, il n'y aurait plus de pièce. Il fallait donc l'établir si fortement, qu'il ne prît à aucun spectateur la tentation ni de la révoquer en doute, ni de discuter les péripéties du troisième et du quatrième acte, qui reposent sur la confiance et l'aveuglement d'Orgon.
Eh bien, je crois que ce n'est là qu'une explication superficielle de la tardive apparition de Tartuffe. Notre bonne volonté de spectateur a-t-elle vraiment besoin de deux actes entiers pour admettre qu'un homme faible d'esprit, indécis, fatigué, en proie à la terreur des châtiments futurs, un homme tel enfin que Molière nous représente Orgon, soit difficile à dominer? Mais non; il me semble que nous y consentons tout de suite, et que rien ne nous paraît moins surnaturel. Dès qu'Orgon, en arrivant chez lui, au lieu de s'informer de la santé de sa femme qu'il a laissée un peu souffrante, demande si Tartuffe a passé une bonne nuit et s'il a bien déjeuné, c'est une affaire entendue. Orgon n'est plus préoccupé que du ciel et de son salut éternel : ce salut éternel, c'est à Tartuffe qu'il le devra. Le reste, y compris la santé de sa femme et le bonheur de sa fille, ne compte plus pour lui. Si nous devions
protester contre ce fanatisme, c'est là que nous le ferions, c'est à l'arrivée d'Orgon, à la fin du premier acte. Mais nous n'y songeons pas. Nous acceptons Orgon tel qu'il est; et la preuve, c'est que nous rions. Le rire, au théâtre, c'est le consentement.
Non ! la raison véritable pour laquelle Molière retarde si longtemps notre rencontre avec Tartuffe, il faut la chercher dans la nature même du vice, dans l'essence du vice que le grand observateur portait cette fois-ci à la scène. Ce vice était l'hypocrisie, c'està-dire un vice impossible à découvrir au premier aspect, un vice qui se dissimule et, pour ainsi dire, se tapit dans les replis profonds de l'âme humaine. Il faut que des gestes inconscients le fassent apparaître peu à peu, que des circonstances le trahissent et le dénoncent. Il n'est pas apparent comme, par exemple, l'avarice, la coquetterie, l'orgueil, et surtout chez un hypocrite de large envergure, capable de dissoudre et de ruiner une famille, comme celui qu'a voulu nous peindre Molière, N'étant ni apparent ni facile à reconnaître et à caractériser par des traits précis, il n'est pas scénique. Et si les spectateurs n'étaient pas longuement prévenus, absolument persuadés qu'ils vont avoir affaire à un hypocrite, il pourrait s'établir dans leur esprit l'équivoque la plus dangereuse pour une œuvre dramatique.
Je suppose qu'un personnage entre en scène et que
nous l'entendions, sans préparation, dire à son valet:
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline... Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.
Qu'est-ce qui nous indique là que c'est un hypocrite qui parle, si nous n'en avons pas déjà la preuve ?
Car c'est un cercle vicieux : ou le personnage parlera d'une voix fausse et indiquera au public, par de petits clins d'œil complices, que tout cela n'est pas sérieux et que, par conséquent, il est un farceur, et alors, vraiment, ce n'est un imposteur ni bien redoutable ni bien difficile à démasquer, et nous ne comprendrions jamais qu'il puisse semer des désastres autour de lui ; — ou le personnage aura l'air profondément sincère, s'exprimera avec l'accent de la plus fervente piété, cherchera en un mot à nous tromper, et alors comment et quand saurons-nous que c'est vraiment un hypocrite ?
Je sais bien que Dorine murmure :
Que d'affectation et de forfanterie !
Mais, si Dorine ne nous est pas présentée, depuis longtemps déjà, comme une personne qui a toujours raison, pourquoi la croirions-nous plutôt que Tartuffe ?
Je sais également que Tartuffe ajoute : Cachez ce sein que je ne saurais voir...
mais il continue :
Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées...
ce qui est juste. Ce sont là les paroles d'un homme qui connaît la vie, mais qui ne suffisent pas à caractériser fortement un hypocrite.
Il était donc indispensable, pour le clair développement de l'action, que nous ne pussions pas conserver le moindre doute sur le caractère de Tartuffe. Vous savez admirer avec quelle puissance et quelle ingéniosité dramatique Molière a résolu ce problème.
Pendant deux actes, tout concourt à nous éclairer; et ces deux actes sont nécessaires, car ils nous renseignent non seulement sur Tartuffe, comme je vous le disais, par la garantie morale des personnages à qui l'auteur a visiblement dévolu le bon sens, Cléante et Dorine; mais ils préparent aussi le terrain sur lequel l'imposteur va manœuvrer. Nous savons^ dès le premier, que Tartuffe convoite la femme de son hôte; car, nous affirme Dorine :
Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
Et nous découvrons, à la fin de l'acte, le projet insensé qui commence à se former dans la cervelle obscure d'Orgon, au sujet de Tartuffe et de sa fille. Cette idée est encore vague ; mais elle se traduit déjà par les hésitations d'Orgon , lorsque Cléante lui rappelle la promesse qu'il a faite à Valère de la main de Mariane.
Au deuxième acte, l'influence de Tartuffe, qui, depuis le commencement, court par-dessous la pièce, déchaîne tout à coup l'action. Orgon ordonne à sa fille d'épouser Tartuffe. Mariane tremble devant son père. Ses hésitations indignent Valère, qui s'éloigne. Dorine raccommode les deux fiancés ; mais voilà la famille bouleversée, sans que Tartuffe ait encore eu besoin d'intervenir personnellement . C ' est donc bien un fourbe, et un fourbe redoutable, que celui que l'autenr nous annonce et qu'il va nous présenter bientôt.
Et maintenant, mais maintenant seulement, il peut apparaître, parler de sa haire et de ses aumônes, voiler le sein de Dorine, mettre la main sur le genou d'Elmire: nous connaissons son véritable caractère et son plan. L'action peut s'engager, et elle s'engage avec une soudaineté, un élan, une ampleur, dont il n'y a d'exemple ni dans l'œuvre de Molière ni dans l'œuvre d'aucun autre maître du théâtre.
Je ne vais pas, bien entendu, l'analyser davantage. Il n'y a plus rien à découvrir dans Tartuffe,
et la seule excuse d'en parler encore , c'est de témoigner son admiration pour ce drame unique dans notre littérature.
J'emploie, ici, le mot drame dans son sens étymologique et non dans le sens que lui donne habituellement la critique. Car Tartuffe n'est pas plus un drame qu'il n'est une comédie. Il ne se laisse enfermer dans aucun genre. Il dépasse la comédie par son intensité dramatique, par les catastrophes qu'il nous fait entrevoir et dont il met tous les éléments sous nos yeux, et il ne correspond pas non plus aux exigences du drame, puisque ces catastrophes ne sont pas réalisées et que la pièce, qui a commencé par le rire, se termine par une bruyante satisfaction de tout le monde. C'est même un des plus étonnants aspects de cette pièce que, créée dans la pleine pureté de la période classique, elle n'appartienne à aucun genre déterminé ni même à aucune subdivision d'aucun genre. Elle n'a pas d'analogue dans l'œuvre de Molière, ni par sa forme ni par son exécution. Prenez les grandes compositions de Molière les unes après les autres : il y a, dans Tartuffe, quelque chose qui n'est dans aucune autre : il y a une fureur de mouvement qui n'est pas dans le Misanthrope / il y a la peinture complète d'une famille de bourgeois, un tableau de mœurs qui n'est ni dans V Ecole des Femmes ni dans les Femmes savantes ; il
y a une cruauté de satire qui n'est pas dans Don Juan. Le génie de Molière a senti que, pour mettre à la scène un caractère aussi profond, aussi varié, aussi nuancé, aussi divers que Tartuffe, ayant tant de ramifications et de prolongements; pour le peindre et le faire agir en même temps, pour le rendre à la fois vivant et général, il fallait créer une forme dramatique nouvelle, où il pourrait employer toutes les émotions du théâtre, le rire, la terreur, le pathétique, et cette forme, plus ou moins con:ciemment il l'a créée. C'est la seule pièce de lui où il y ait, à la base de l'action, un milieu réel, j'allais dire réaliste ; et là, ses dons extraordinaires d'auteur comique lui ont permis de créer des personnages de second plan d'une couleur et d'un relief intenses, et de nous attacher à eux tout de suite. Entre les membres d'une même famille, il a montré toutes les correspondances et tous les rapports, ce qu'il n'avait jamais fait aussi complètement. Il est allé plus loin qu'il n'était jamais allé dans l'étude physique de l'amour, et il a fait perdre Tartuffe par la femme; de cette femme même il n'a pas cédé à la tentation de faire une coquette impitoyable et victorieuse, mais il a osé la montrer, par des touches d'une délicatesse infinie, presque troublée parle contact d'un brusque désir. Il a donc employé un mélange, jusqu'alors inconnu, des plus fines nuances de l'art et des coups de théâtre les plus hardis. Il a fait,
dans la même scène, rire et trembler ; et quand se réalisera ce que l'on appelle un peu vaguement le «théâtre de demain », qui sait si ce n'est pas dans Tartuffe que l'on en trouvera le modèle ?
Neuf et unique par la forme, Tartuffe l'est encore par sa signification philosophique, par la vue générale sur la société qui se dégage de l'ensemble de l'œuvre. Cette large, cette humaine conception de la vie qu'avait Molière, ce mélange d'indignation pour les vices des hommes et d'indulgence pour leur destinée qui fait le fond de toutes ses œuvres, nous les trouvons dans Tartuffe, et surtout dans son dénouement.
Je sais bien que la brusque volte-face de la situation, au cinquième acte, le soudain triomphe de la famille Orgon et l'arrestation de Tartuffe, au moment où nous nous attendons tous à un désastre, a paru à certains esprits, non seulement illogique, mais arbitraire et aussi de nature à diminuer la signification de l'œuvre. Ils eussent préféré, pour que la leçon nous reste plus rude, pour que les dangers de l'hypocrisie nous épouvantent mieux, ils eussent préféré que ce fût Tartuffe qui triomphât.
Nous touchons là à l'insoluble question dg la moralité et de l'influence du théâtre, à cette question que tous les auteurs dramatiques soucieux de leur art se posent chaque fois qu'ils terminent et qu'ils concluent.
Je ne prétends pas en apporter une solution. Il n'y en aura jamais, tant que les hommes ne seront pas d'accord sur les points essentiels de la morale et sur le sens de la vie. Nous avons donc le temps de conclure. Contentons-nous pour le moment de dire, un peu sommairement, que la moralité d'une œuvre dramatique, c'est l'impression qu'elle laisse au spectateur.
Nous allons vérifier quelle est l'impression que nous emportons de Tartuffe.
Et répondons d'abord à une partie des critiques que l'on a faites à ce dénouement, à sa logique. Il est surprenant, a-t-on dit, que Tartuffe, présenté comme il nous est présenté, avec sa prudence, sa puissance de calcul, son sang-froid, n'ait pas même pris ses précautions et se soit exposé à la cruelle mésaventure qui lui arrive si soudainement. Le Tartuffe des quatre premiers actes est un Tartuffe qui doit nécessairement vaincre, sous peine de n'être plus le fourbe dangereux dont Molière a voulu nous donner le frisson. Il y aurait là, d'après ces critiques, une contradiction et de l'arbitraire.
Mais cette contradiction et cet arbitraire ne sont qu'apparents. Rappelons-nous les solides préparations du premier et du deuxième acte. Les alliés de Tartuffe, ceux que Tartuffe est parvenu à tromper, c'est une
vieille grand'mère sans influence sur sa famille; et c'est Orgon, le chef, il est vrai, de cette famille, mais un chef contesté, attaqué de tous les côtés, par sa femme, par son frère, par son fils et par sa fille. Ces quatre-là ne sont pas dupes de Tartuffe : ils sont lucides; ils sont sur la défensive dès le lever du rideau, et bien décidés à combattre l'imposteur, à chasser l'intrus, à faire toutes les démarches nécessaires, à aller jusqu'à la magistrature et jusqu'au roi. Ils ne nous le disent pas positivement, car nous serions avertis trop vite de la défaite de Tartuffe et nous n'aurions pas la secousse du coup de théâtre du cinquième acte; mais cette défaite est certaine. Tartuffe a des adversaires trop sérieux et des alliés trop débiles: malgré sa vigueur, malgré ses armes, il est vaincu d'avance. Molière, à notre insu, nous a communiqué cette certitude, dont nous ne nous rendons pas compte; mais la preuve qu'elle est bien en nous, c'est que, lorsque l'exempt dit à Tartuffe stupéfait :
Suivez-moi sur l'heure
Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure,
non seulement nous ne sommes pas surpris de cet étonnant changement à vue, mais nous nous apercevons tout d'un coup que nous y étions préparés, tant nous l'approuvons, tant il était indispensable à notre esprit, à ce moment de l'action.
Soyez sûrs que, si ce dénouement élait arbitraire, s'il n'était pas contenu dans la pièce, s'il n'avait pas une logique absolue, nous n'éprouverions pas ce contentement, cette allégresse, cette totale satisfaction. Car Molière auteur dramatique, d'accord avec Molière philosophe et moraliste, n'a pas voulu laisser le spectateur sous une impression d'horreur et de dégoût de la vie, sous l'impression aussi que la société était impuissante à éliminer les scélérats. Même ne trouvezvous pas que la leçon qui se dégage est ainsi plus pénétrante, plus accessible à notre esprit et plus utile ? Si nous sortions du spectacle de Tartuffe convaincus qu'il suffit de rencontrer sur sa route un hypocrite et un fourbe pour devenir immédiatement sa proie, ne pensez -vous pas qu'il nous en resterait comme un découragement de la lutte, comme une diminution de l'énergie ? Et ne vaut-il pas mieux que nous demeurions persuadés — quittes à nous faire quelques illusions — qu'il y a, dans les sociétés humaines, malgré leurs imperfections et leurs tares, un besoin impérissable d'ordre et de justice ?
Le génie de Molière est, de tous les génies de notre race, celui qui présente le plus nettement ces deux aspects : le besoin d'ordre et d'équilibre, et l'audace de la pensée. On les trouve tous les deux dans Tartuffe, et combinés avec une maîtrise incom-
parable. Tartuffe, nous donne complètement, avec abondance, tout ce que nous venons chercher au théâtre, tout ce que nous avons le droit d'y demander : une distraction d'une qualité supérieure ; la sensation directe de la vérité ; la vie en mouvement et en action ; un accroissement , si petit, si infiniment petit qu'il soit, de notre connaissance de l'homme.
C'est tout de même exiger beaucoup d'une pièce, je m'en rends bien compte, et il n'y en a guère, dans notre littérature, qui satisfassent à ces exigences ; mais Tartuffe en est une. C'est un des pôles de notre théâtre, et chaque fois que celui-ci retombe vers le faux, — ce qui lui arrive périodiquement, lorsqu'il a fait un grand effort, — que ce soit le faux tragique, le faux sentiment ou le faux esprit, c'est vers Molière et vers Tartuffe qu'il faut regarder pour retrouver notre route.
Table des matières
La liberté de la scène. — La morale 7
Les nouvelles difficultés du théâtre 17
L'anarchie 29
Les sujets de pièces 41
L'argent 51
L'interprétation. — Les comédiens 61
Les débuts littéraires 79
Henry Becque et la postérité 89
Le théâtre de Molière : « Tartuffe » 101
Achevé d'imprimer le 20 juin 1913.
CE VOLUME EST MIS DANS LE COMMERCE AU PRIX NET DE 7fR,50
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Capus , Alfred Le théâtre
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