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ET LA POSTÉRITÉ

C'est autour du nom et de l'œuvre d'Henry Becque que s'est livrée la dernière bataille de l'art dramatique. Dans ces luttes littéraires, l'écrivain en l'honneur de qui on se bat est assuré de la gloire, gloire d'une espèce unique, qui reste longtemps contestée, qui s'arrache à la calomnie et à l'indifférence comme lambeau par lambeau et qu'un jour, tout d'un coup, on aperçoit très haute et hors d'atteinte. C'est une gloire de combat, c'est celle d'Henry Becque.

L'auteur des Corbeaux et de la Parisienne a disparu sans savoir qu'elle lui était réservée et la mort seule a mis la vérité autour de son œuvre. Hélas ! pour qu'une œuvre ait quelque chance de vivre, il faut d'abord que son auteur ait péri.

Si l'on veut bien comprendre l'action d'Henry Becque et les causes de son influence, on doit se rapporter à l'état de notre théâtre au moment de l'apparition des Corbeaux. L'art dramatique moderne venait de décrire une courbe magnifique avec Augier, Dumas, Sardou, Meilhac et Halévy, Ces maîtres avaient pendant trente ans secoué leur époque de toutes les émotions du théâtre, agrandi et renouvelé toutes les formes du drame. Mais si, durant plus d'un quart de siècle, ils n'avaient pas un instant laissé la scène vide de chefs-d'œuvre, ils cessèrent alors de l'occuper tout entière, Emile Augier avait écrit sa dernière pièce en 1878 ; Dumas ne devait plus donner que Denise et Francillon. Meilhac et Halévy se disposaient à rompre une collaboration légendaire, Sardou seul continuait ses séries de drames historiques et pittoresques dont hier encore il nous montrait les puissantes péripéties. Mais c'étaient surtout les imitateurs qui commençaient à envahir la scène française.

C'est presque une loi de l'évolution dramatique. Après chaque période d'invention, vient une période d'imitation. Il est si facile d'imiter et de suivre, surtout au théâtre ! L'adresse, l'ingéniosité suffisent. Les grands dons ne sont pas nécessaires, ni la méditation, ni l'effort. L'œuvre des maîtres que je viens de citer était un ample recueil de situations et de personnages.

On se mit donc à travailler d'après eux et non plus sur la société et sur la nature. Ce n'était plus des conflits sociaux ni les mœurs que la comédie représentait ; c'était de simples anecdotes, suivant la manière de Dumas, de Sardou, de Meilhac et Halévy, qu'elle offrait à un public soumis et à une critique indolente. Le théâtre perdait donc peu à peu contact avec la réalité. Les lettrés, qui s'apercevaient de sa déchéance, commençaient à en avoir horreur et le traitèrent d'art inférieur. Ce n'était pas le théâtre qui était un art inférieur, c'étaient les auteurs dramatiques qui l'exerçaient sans maîtrise.

Dès que les Corbeaux se jouèrent, ce qu'il y avait dans cette pièce de fécond et d'original fut immédiatement saisi par la jeune génération d'écrivains. Ils eurent l'impression qu'une main rude et adroite les remettait d'aplomb dans la large voie du théâtre et ils se sentirent délivrés de l'imitation et du pastiche. Ce qu'avaient fait ses grands devanciers, Becque le faisait à son tour. Il observait directement, droit devant lui et non plus à travers un voile de conventions et d'habitudes théâtrales. Il disait ce qu'il voyait et non pas ce que le public demandait à voir. Il ne cherchait pas seulement à réussir une pièce, mais à animer de la vie scénique des êtres qu'il avait vus s'agiter et souffrir dans la vie réelle.

Oui, ce qui, dans les Corbeaux, impressionna si fortement les jeunes esprits et dérouta d'abord les critiques, ce n'est pas leur âpreté, tout le théâtre classique est ironique et amer, c'est autre chose. C'est que les éléments du drame n'étaient pas empruntés aux combinaisons ordinaires du théâtre, mais à la plus vivante, à la plus immédiate réalité. Là était la nouveauté de l'œuvre et la source de son influence.

Il y a deux façons de revenir d'une excursion dans la vie réelle : avec une indulgence résignée ou avec amertume. Le caractère d'Henry Becque, ses luttes contre les difficultés et les hasards du théâtre, les coups qu'il avait reçus et rendus, les injustices qu'il avait subies et celles que, dans des polémiques ardentes, il avait lui-même commises, ne le disposaient pas à l'indulgence. Les Corbeaux étaient d'un écrivain sans illusions qui ne laissait pas ses personnages tricher avec la vérité. Vérité dure, cruelle, puissante, mais vérité tout de même.

Le sujet que Becque avait choisi cette fois lui permettait d'utiliser toute sa force d'observation. C'est un des plus tragiques aspects de la vie sociale : l'oppression des faibles par des fourbes armés de la loi. Il en prit un exemple simple et fréquent. Une famille moyenne privée tout à coup de son chef ; un héritage en péril, l'irruption de gens divers le code à la main.

la famille assiégée, affamée et bientôt réduite à la plus dure capitulation.

Henry Becque mit dans ce tableau toute 1 apreté de la vie moderne. Pour en mieux voir le relief, comparez ses Corbeaux avec ceux d'Emile Augier, avec maître Guérin, entre autres. Maître Guérin est un oiseau de proie, lui aussi, mais d'un vol encore hésitant. Il tournoie autour de sa victime, mais sans oser fondre brusquement sur elle. Il la guette, il la ménage, il essaye de l'apprivoiser. Finalement, il manque sa proie. C'est le corbeau d'une société moins intense et moins déchaînée que la nôtre: Le corbeau de 1860.

Celui que Becque a découvert est autrement adroit et courageux. C'est le rapace d'une autre espèce et d'une autre époque. Il a la froideur et le calcul des malfaiteurs d'aujourd'hui, et il est pressé. Sa proie ne lui échappe pas.

C'est une des gloires d'Henry Becque d'avoir marqué ainsi quelques-unes des variations profondes des mœurs et du caractère français entre 1860 et 1880.

Ayant montré d'une main qui ne tremblait pas l'écrasement des faibles par les habiles, Becque, dans une œuvre d'un raccourci puissant et d'une ironie classique, montra la défaite de l'homme par la femme. Après le conflit des intérêts, le conflit des sexes. Ce sont les deux drames les plus pathétiques qui se jouent

dans la société. Becque les aperçut l'un et l'autre. Et après les Corbeaux, il écrivit la Parisienne.

Il aimait à dire : « J'ai fait la Parisienne pour « leur » montrer que nous aussi, nous avons de l'esprit.» On y trouve autre chose. Et de même qu'un auteur ne met pas toujours dans une œuvre ce qu'il croit, il y met aussi quelquefois plus qu'il ne croit.

Il y avait donc dans la Parisienne mieux qu'une variation délicieuse sur le thème éternel du mari, de la femme et de l'imprévu. Il y avait le premier exemplaire d'un type de femme que les conditions nouvelles de la vie parisienne étaient en train de créer. Ce type, le temps ne l'a pas affaibli ; il l'a, au contraire, multiplié. Il est devenu peu à peu saillant et général. C'est la femme de transition entre deux sociétés. Elle possède par héritage et éducation les anciennes vertus bourgeoises. Elle est attachée à son ménage et soucieuse de l'avenir. Elle sait soigner ses enfants et elle a pour son mari une affection sérieuse. Mais elle est en même temps entraînée par l'ardeur de vivre qu'elle sent autour d'elle, par le besoin du luxe, la coquetterie et la vanité. Entre les vertus familiales et la dépravation, elle n'a pas le courage de choisir et elle prend cette résolution étrange : elle essaye de les combiner, et elle les combine en effet d'une façon insolente et savoureuse. Elle établit un équilibre merveilleux entre le

foyer et la garçonnière, n'allant à la garçonnière que lorsque tout est en ordre dans le foyer.

Mais, malgré toutes ces perversités, elle a encore de la grâce, la Parisienne d'Henry Becque. Elle n'est pas féroce. Incapable de faire le bonheur ni de son mari ni de son amant, elle se garde de les faire trop souffrir. C'est une personne dont, à la rigueur, on pourrait se contenter si on ne demandait pas à la vie trop de choses. Et qui sait si nous ne la regretterons pas un jour !

Les vingt-cinq années qui se sont écoulées depuis les Corbeaux et la Parisienne n'ont pas donné de démenti aux personnages d'Henry Becque ; pris en pleine société, au centre de la civilisation, portés sur la scène avec cette hardiesse des maîtres, ils sont encore vrais aujourd'hui dans leurs principales attitudes. Ils se sont même élargis. Ils ont perdu ce caractère exceptionnel qui les avait empêchés d'abord d'être compris par la foule. Maintenant, ils dépassent le théâtre et ils ont leur part dans la pensée contemporaine.

Par la Parisienne et les Corbeaux, Becque avait dit tout ce qu'il avait observé de la société de son temps. On peut déjà en voir l'ébauche dans certaines de ses œuvres antérieures, dans la Navette et dans Michel Pauper, par exemple. Une critique délicate

trouverait le ton et la couleur sombre des Corbeaux dans Michel Pauper, et plus facilement dans la Navette une sœur corrompue de la Parisienne. Mais c'est dans les deux œuvres de sa maturité, dans ses deux dernières œuvres qu'Henry Becque nous a donné sa conception de la vie et du théâtre.

Il a regardé la vie les sourcils froncés comme l'on regarde un spectacle que l'on désapprouve. Mais ce serait le méconnaître et le diminuer singulièrement que de faire de lui un pessimiste total. C'était un pessimiste qui avait de l'esprit et de l'esprit le plus français, et alors, de temps en temps, quand son esprit avait besoin de sortir et de briller, il était très gai. L'amertume, l'esprit et la gaieté en se mélangeant avaient créé en lui un fond de pitié et de tendresse que ceux qui le connaissaient bien découvraient vite dans sa conversation et que ceux qui ne connaissaient que son œuvre savaient y trouver aussi.

La pitié pour les êtres faibles qu'il a jetés aux Corbeaux, il y en a partout et à peine dissimulée, jusque dans les coins les plus noirs du tableau. C'est au moment où il a son ironie la plus amère que Becque prend vigoureusement parti pour les victimes et c'est cette ironie que nous donne son opinion sincère. Il a certainement éprouvé une tendresse infinie pour cette

jeune fille qu'il livre à un vieillard et c'est une sensation de pitié et non de colère que nous laisse le dénouement des Corbeaux.

Si Becque avait été un pessimiste complet et sans rémission, il aurait précipité toute la famille dans un abîme, la fille dans la galanterie et la mère au suicide. Mais son œuvre y aurait perdu sa haute signification, sa sincérité et sa ressemblance avec la vie.

Cette œuvre, nous sommes pour elle la première postérité.

Sans pouvoir lui assigner encore la place qu'elle occupera dans l'histoire de notre art dramatique, nous pouvons dire déjà qu'il n'y en a pas qui ait eu plus de force et de densité ni exercé une plus profonde influence. Elle n'a pas toutes les qualités, mais celles qu'elle a, elle les a au suprême degré, et ce sont les plus solides. Elle impose désormais à tous les dramaturges, à ceux même qui échappent à leur influence, la préoccupation continuelle de la vérité. Becque n'est pas le premier qui nous ait donné cette leçon, mais il l'a répétée devant nous avec éclat, à une heure décisive. C'est lui qui, un jour, a empêché notre théâtre de se briser contre la convention et contre le mensonge. Et peu de succès valent celui-là.

L'autre, le succès matériel, le succès hasardeux et infidèle, Henry Becque ne l'a pas connu. L'homme

qui a écrit le premier acte de la Parisienne et le deuxième acte des Corbeaux aurait pu l'obtenir dans tous les genres. Il aurait pu amuser et émouvoir la foule, il aurait pu la séduire, l'attirer à lui. Il ne l'a même pas tenté. Il a préféré laisser à son œuvre son allure dédaigneuse et son aristocratie. C'est par là qu'il a si fortement agi sur les intelligences.

Le succès n'est nécessaire qu'aux auteurs, il n'est pas nécessaire aux œuvres. Il fait vivre les uns, il ne suffit pas à faire vivre les autres. Il ne prouve d'ailleurs rien, ni pour une œuvre ni contre elle. C'est une espèce de fantôme dont l'obsession est la plus dangereuse qui soit pour un artiste. Il vous apparaît suivant un caprice mystérieux, et quelquefois aussi il vous murmure à l'oreille les mots tragiques qu'à entendus le héros de l'antiquité la veille de la bataille : « Nous nous reverrons à Philippes. »

C'est dans l'avenir qu'il lui donne ainsi rendezvous. L'œuvre d'Henry Becque n'a rien à craindre de l'apparition du fantôme.

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