‹ Le théatre apres la guerreChapitre 4 sur 4 · LI-: THÉÂTRE · texte numérisé non relu

LI-: THÉÂTRE

Ville moderne se trouvera radicalement transformée ! Celle que nous avons connue, aimée, ne constituera plus qu'un souvenir, et des le lendemain de la paix, nos regards embrasseront Tébauche de la Cité future. Immense transformation ! Scission presque foudroyante entre le passé et le présent. Ce n'est pas seulement le bouleversement monétaire et économique, la liquidation financière de la guerre, renchérissement invraisemblable de la vie, l'appauvrissement de certaines couches sociales, le Hux montant de certaines autres, les avatars possibles du prolétariat ou des néo-révolutions; la gynocratie envahissante, en tout cas l'accomplissement graduel du féminisme, les incohérences, presque comiques d'ailleurs, pour des yeux habitués encore à l'ancien monde, qu'entraînera le déséquilibre dans les prix de certaines matières premières, de quelques denrées; la mort du luxe, l'embourgoisement du faste; par ailleurs aussi les réactions aristocratiques et solitaires ; le déplacement des valeurs même dans les arts, au nombre desquels la peinture, décontenancée par l'abandon du public, se restreindra à devenir l'apanage de quelques privilégiés, alors que la musique tiendra vraisemblablement plus de place dans la vie contemporaine ; une sournoiserie générale dans les signes extérieurs de la richesse; les manières spéciales et récentes de la porter ou de la dépenser; ce n'est pas seulement tout cela, et mille antres renversements plus importants encore de nos habitudes, de nos mœurs et de nos traditions, non, ce ne sont pas ces physionomies si précipitées de la vie, qui risqueront d'infliger à l'art dramatique une dépréciation ou une décadence inquiétante, car la foule continuera de se ruer, autant et plus même que par le passé, aux portes des théâtres et des établissements de joie ou de rêve. Le danger, le vrai danger résidera dans le cosmopolitisme barbare du Paris futur, dans l'envahissement inévitable de la Cité.

Voilà quelle sera la modihcation la plus manifeste, la plus décisive de la vie I

La ruée du Nouveau Monde, l'américanisation du territoire, de la fortune, de l'industrie, l'anneau d'or des alliances passé à tous les doigts, la refonte des familles, de la race, des amours, une fraternelle, galvanisante, mais formidable colonisation de ce vieux morceau d'Europe effarée 1

Ainsi s'accomplira la prophétie qui, jusqu'ici, s'était bien timidement réalisée : Le progrès, c'est-à-dire la science et ses conquêtes un peu somnolentes, le chemin de fer, le télégraphe, la possession des océans, la navigation de l'air, supprimant enfin positivement les distances, confondant les patries, rectifiant l'ethnographie universelle plus que ne l'avaient encore fait les guerres de rapt. Rien, jusqu'ici, ne s'était réalisé ou si peu dans l'ordre des possibilités ! Oui, jusqu'ici, les forces arrachées à la nature par le dernier siècle, les grandes découvertes du savoir et de la connaissance, n'avaient produit qu'une ébauche d'elles-mêmes. Les vieux peuples, endormis et parqués dans leurs frontières, adaptaient maigrement, paresseusement, ces robustes et rénovatrices découvertes à leurs anciens besoins, à la cadence habituelle de leur vie. Il a fallu la guerre et son gigantesque travail pour libérer des forces encore adolescentes, pour précipiter leurs puissances centuplées dans tout l'éclat d'un triomphe cruel et merveilleux sur la croûte de l'antique Cybèle ! Malheur aux peuples mal placés ou dangereusement exposés sur la carte du monde ! Un hasard géographique dans la formation des peuples et des pays a déterminé d'avance leur destin futur 1 L'homme ne connaît plus la résistance de l'espace; les nations débordent comme des coupes; elles se groupent, se meuvent et se dispersent. Prométhée est archi-libre. Proméihee est roi. Nous avons appelé le Nouveau Monde comme la Grèce appela son nouveau monde à elle, l'Italie, à la rescousse. Lacédémone et Athènes se sont dissoutes ainsi que des perles sans prix dans la fusion terrestre. Qu'importe ! Evohé ! pour les races latines. Elles ont été et elles sont encore si belles

qu'elles peuvent bien s'effacer quelque jour... L'avenir les respirera éternellement !

Que la mentalité française graduellement se modifie, ce sera là un danger incontestable, une évolution désormais sans appel, et le pauvre art dramatique risque bien de se plier avec une trop complaisante lâcheté à la clientèle neuve et de culture un peu enfantine dont il devra prochainement subir l'emprise. Il en résulterait un appauvrissement regrettable des formes, une décadence dont on ne saurait dire à l'avance si elle sera plus puérile quesénile; et nous ne voulons pas penser à un théâtre en partie submergé par l'envahissement des races, dans cette Cosmopolis dont nous évoquons déjà le bruissement pour peu que nous approchions le coquillage de notre oreille. Mais, par bonheur, le remède est là, prêt et tout près : la barricade solide, inexpugnable, que pourront former les artistes, s'ils concertent leurs bonnes volontés. C'est d'eux, c'est de leur attitude que dépendra le sort du théâtre à venir !

Il importera qu'ils constituent une phalange, une aristocratie virilement décidée. Pas de complaisance, pas de concession en face du danger protéiforme. Rectifions déjà par notre simple et clair exemple, par une résistance harmonieuse, l'inclinaison bienveillante des échines devant le cortège en tohu-bohu barbaresque qui suivra l'intronisation de Sa Majesté Dollar et de sa royale compagne : la Dette.

Refusons d'avance de devenir, inconciemment, l'esclave de qui que ce soit, même de nos chers frères d'armes, de vaillance et de misère. Commilitones tant qu'on voudra, et à plein cœur ! C'est un titre déjà suffisamment beau, cordial, émouvant ! De semblables déclarations ne sont pas pour diminuer la somme d'admiration que nous avons vouée à la splendide Amérique comme à la noble Angleterre. Mais demeurons Français et scrupuleux du génie des patries ! Je n'entends pas ce mot dans son étroilesse nationaliste; je ne suis pas de ceux qui conspuent

Tannhaiiser. Toutes les fois qu'un Tannhaiiser se présentera, qu'il entre triompiialemcnt par la grande porte de l'art fraternel ! Mais ce que je hais, ce que je proscris, c'est le Mcrcanti, quel qu'il soit, c'est le négoce de la basse production étrangère, la marée trop chargée d'écume et d'algues qui souillerait à tout jamais le sable encore pur de la plage. Je me sens prêt à haïr de tout cœur le surcroît de bêtise qu'infligerait à ce qui reste d'ignorance encore dans mon pays l'importation industrielle, commerciale et artistique de l'étranger, comme je me sens prêt à accueillir le génie d'où qu'il souffle.

Soyons Français. Cela ne veut pas dire que je me sente plus lié à un sinistre assassin de faubourg parisien qu'à Goethe ou à Wagner par le fait que ce criminel est né dans ma patrie, tandis que ces génies sont nés dans une autre. Mais cela veut dire que lorsque de mon temps, un Rodin ou un l)ebussy communiquent à l'art une beauté nouvelle, je me réjouis démesurémeut de ce que de tels hommes soient Français et surtout de ce qu'ils n'eussent pu naitre autre chose que Français. Car l'amour de son propre pays ne s'oppose pas du tout à la fraternisation universelle. Au contraire 1

Voilà l'enseignement que me lègue ce paysan mourant, dans les tranchées, lequel eût été de son vivant bien empêché de comprendre un traître mot à ces abstractions, mais dont la tombe est plus loquace en un instant qu'il ne le fut lui-même durant son existence entière.

Résister. Tenir. Expression banalisée par l'usage et par l'abus qu'on en fait dans l'administration des munitions verbales. Mais, verbe significatif qui ne perdra rien de son bon sens, bien au contraire, après la pacifiction des peuples. Que les artistes tiennent, et les patries intellectuelles demeureront, souhaitons-le, intégrales, enrichies par les influences, jamais débordées en tous cas par des colonisations menaçantes !

Et pour tenir, point ne sera besoin d'enfler le ton démesurément, d'entasser des Pelions d'idées sur des Ossas

de prédications ! Non. Un grand respect de l'art et de ses lois, même devant la modestie de chaque entreprise, fùt-on simple ouvrier de la basilique, fût-on humble artisan ornemaniste chargé de la décoration murale une probité résolue jusque dans l'accomplissement de la moindre œuvrette, une volonté vigoureuse de ne pas déchoir et de ne jamais se dégrader, ce seront là armes et déterminations suffisamment efficaces !

C'est qu'il y aura tant à faire, tant à dire ! Notre franchise et la saine résolution que nous mettrons à lui donner libre cours n'auront pas trop de toute leur énergie pour forcer les obstacles, l'ius que jamais, le vieil adage : « Bien faire et laisser dire » sera de toute nécessité. Que chacun apporte une pierre, nourrissant dans son cœu-r la double ambition de bien accomplir un travail et d'aider à l'organisation générale du plus haut labeur humain !

Tel est le pacte simple et loyal que je formulais tout à l'heure encore, au fond de mon jardin, en paillant un rosier qu'importunait la neige, tendre compagnon des tombes militaires dont Bellone et Némésis ont orné mes herbages.

Libre au sceptique naturellement de n'en pas croire un mot et de hausser les épaules ! L'important est de savoir qu'on ne mentira pas à soi-même. Et si tout le monde, du haut en bas de la maison spirituelle, en tait autant, chacun dans sa sphère et selon la répartition des services... eh bien, les choses de l'art n'iront décidément pas si mal que cela, en dépit de tous les assauts et de toutes les perturbations terrestres !

Je m'arrête, car pour peu que le préfacier continue encore ses anticipations, vos pages sur le théâtre actuel ne manqueront pas d'être submergées, cher Monsieur Stoullig. Quelle imprudence aussi de m'avoir convié à vaticiner sur les chances futures de l'art dramatique ! Prenez-vous-en à vous-même. J'en sais quelques-uns qui vous jugeront plus impardonnable qu'imprudent.

Henry BATAILLE.

Vivières, décembre igiy»

— imprimerie — -

Herbektclarke

MH, Rue St-Honoré — Paiis —

Page 1