LE THE A TRE
ment exposée? Pas le moins du monde; mais cela ne m'empêche pas de constater qu'il peut dépendre de l'humeur ou de la conviction de quelques hommes que le 'i marbre soit Dieu, table ou cuvette et que l'art dramatique incline vers le bleu, le rose ou le noir, l'idylle ou la pornographie selon que ces messieurs jugeront plus opportun d'égayer ou d'émouvoir la race humaine après la secousse sismique qu'elle aura éprouvée ! Voilà h quoi tiendront peut-être les destinées de notre littérature ei les flots d'enquête ou de gloses ne changeront rien à cette éventualité !
D'ailleurs, on pourrait répondre tout aussi bien cent autres choses qui paraîtraient aussi judicieuses ou non moins vraisemblables. Quelle objection sérieuse pourrait-on présenter à cette hypothèse-ci? Le théâtre aura la place que voudra bien lui laisser le cinéma. Ce qui fait croire actuellement à la faveur persistante et à sa supériorité sur le cinéma, c'est que. les places étant encore à un tarif beaucoup plus élevé, les recettes l'emportent sur celles des établissements où la pantomime photographique fait affluer le public. Mais, si l'on comparait le chiffre des entrées, unité par unité, on trouverait en faveur du cinéma une plus-value qui ne fera que s accroître après la guerre...
On pourrait répondre...
Seulement, il n'y aurait là matière à aucune controverse substantielle ! Et ce n'est pas pour que j'agite d'aussi misérables contingences que vous m'avez demandé de prendre la plume ! Je me suis engagé à vous fournir une vaticination inspirée! Je m'exécute et je n'hésiierai donc pas davantage à déclarer ceci : Ces choses, pas plus que telles autres, n'auront le loisir de se réaliser pour la bonne raison (oui, je le dirai, dussé-je m'aliéner immédiatement la sympathie de quatre-vingts pour cent de vus lecteurs) qu'il n'y aura pas d'après-guerre. Parfaitement : à cette guerre...., retenez-en l'augure, cher Monsieur Stoullig il n'y aura pas de dénouement.
Et d'abord, c'est mon droit incontestable d'auteur dramatique, d'imaginer pour une fois la suppression radicale du dénouement, — cette convention qui nous a tant fait soutiVir depuis Sophocle ! Pour ce qu'il m'en coûte l Et qui cette supposition gêne-t-elle au fond ? Ensuite, il faut bien avouer qu'un tel paradoxe menace de devoir être un Jour plus conforme à la vérité qu'on ne le prévoit actuellement.
Ici j'aperçois des têtes sévères et courroucées qui se dressent... « Quoi ? Vous ne croyez donc pas à la victoire, monsieur ? »... Si, parbleu, comme tout le monde... mais j'indiquais tout à l'heure précisément combien un dénouement est chose arbitraire et conventionnelle. A la cessation des hostilités, à la pacification des belligérants ne succédera pas du tout le rétablissement des équilibres précédents, ni l'instauration — hélas! qui en douterait? — d'une nouvelle Arcadie. Le remous gigantesque mettra probablement un temps incalculable à s'apaiser. Les armes déposées, les traités conclus, mais c'est uniquement le premier acte de la guerre qui viendra de se terminer ! Alors commencera la seconde phase de la Haine, la seconde ascension de la Misère humaine. (Eh bien I il est encore gai celui-là I) Moins terrible, espérons-le, mais plus prolongée, sans doute, ce sera la soudure d'un état de choses à un autre, On ne convoque pas la Haine impunément pour la renvoyer, comme une gagiste, à une heure fixe, son travail terminé. L'humanité présente me fait penser irrésistiblement à Faust ayant appelé à son aide la vieille puissance du mal. Le contrat, le pacte signé dans le sang n'expire pas après la réalisation d'un désir... « Je ne te lâche plus, répond Méphistophélès. On ne me dérange pas de mon empire muet pour me congédier ensuite à volonté... Je suis là, je reste. Donne ta main. Mon royaume est maintenant avec toi. En avant I » La Haine est installée. La meute des Kobolds, non point bienfaisants, mais destructeurs, est lâchée sur le monde ! Ils sapent et creusent ; ils minent par millions et par my-
riades minuscules et lillipuiiennes. Vous n'endiguerez pas leur œuvre à jour voulu. El chaque homme maintenant n'a-t-il pas un nain monstrueux appliqué contre son cœur comme une sangsue parasite ? .11 faudra l'arracher de notre chair 1 Ce sera long. Ah ! qu'ils manquent singulièrement d'imagination ceux qui prévoient une ère nouvelle de prospérité ou de calme succédant à ces abominations actuelles ! La guerre des races, la guerre intestine des partis, les convoitises du pouvoir, les luttes des religions et de la libre-pensée, du militarisme et du socialisme ; les vieux courants contre les courants neufs, l'irrésistible élan de la démocratie ; la Babel des nations mêlées, l'écheveau embrouillé des peuples ; la révolte, l'usure, la taille et la misère de vingt pavs pressurés comme de vieux citrons flasques ; tant de souffrances matérielles réintroduites et réadaptées; le nouveau despote l'argent, l'argent de l'étranger, du Nouveau-Monde s'infiltrant dans la maison, dans tout le sol de France, le sceau des pactes rigoureux, les volontés nouvelles broyant les apathies retardataires; des idéaux trop multiples, reforgés sur l'enclume de Vulcain, l'entrainement au meurtre tant que l'odeur du sang revomi par la terre ne sera pas balayée ; l'explosion des vengeances et des espoirs trop longtemps contenus... oh ! tout cela qui bruit là-bas à l'horizon des cieux, tout cela qui vagit dans le berceau des destinées, suscitera, à coup sûr, des réactions terribles, lentes ou rapides, confuses ou échelonnées dont se composeront les derniers actes de la tragédie. Quel précipité chimique est à prévoir I Que sortira-t-il de ces fusions de races, de ces groupements d'humanité, de ces solidarités de pensée, de ces vastes contrats internationaux qui ne peuvent manquer de se produire et de se succéder au premier acte ? Nous ne pouvons rien savoir ! Ce que nous pouvons seulement prophétiser sans possibilité d'erreur, c'est que vous viendrez vagues, va.'ues profondes, lames de fond qui vous apprêtez en ce moment sous le tumulte des tempêtes ! Quand aurez-vous tini de vous entreçho-
quer et de hurler et de murmurer avant que sur la mer étale ne se lèvent les grands soleils de la Raison et de la • Pitié?... La pitié, déesse jadis timide et eftervescente à la fois, devenue, au grand jour des réfections, non point seulement celle qui dicte un Evangile ou un Code, mais celle qui construit les fondements définitifs des Etats futurs, tous basés désormais sur le grand respect de la vie humaine ! .. Combien de temps faudra-t-il à la convulsion terrestre pour que s'apaisent ses derniers spasmes ?.. Dix, vingt, cinquante, cent ans?... Et pourra-t-on même alors donner le nom de dénouement à des aboutissements moins définis que nous ne le supposons et ne l'espérons pour la joie de nos petits-fils ? L'humanité sera peut-être piartie accidentellement vers d'autres directions tyranniquesqui... Mais cette fois, ce n'est plus vingt lecteurs qui se dressent contre une pareille hypothèse! C'est leur presque unanimité qui me conspue et réclame qu'on impose silence à ce bavard fastidieux. Voilà ce que c'est que d'être doué un tant soit peu de cette fameuse faculté d'imagination! Et cependant, en secouant sa tête, le Cassandre obstiné reprend : « Affaire de patience! » Ce qui vous donne tant de vertige à concevoir une somme, pourtant bien approximative des événements futurs, c'est qu'ils sont ici résumés en quelques lignes au lieu d'être répartis sur un nombre respectable d'années ! Supposez qu'on vous ait brutalement, en une page, vers le mois d'août 19 14, accumulé tous les grands faits qui se sont déroulés depuis, — et songez au cri de révolte ou de négation que vous eussiez poussé !... Eh bien ! qu'est-ce que ma sommaire et indigente hypothèse en regard de ce que réserve l'avenir ? Le destin se chargera de la dépasser ! Et les hommes d'alors se familiariseront aisément et courageusement, comme nous l'avons fait nous-mêmes, avec des événements, des drames, des bouleversements dont la nomenclature nous ferait, maintenant encore et malgré notre adaptation au tragique, dresser les cheveux sous Iç souffle de l'épouvante '
Quel évcnement fortuit pourrait interrompre et détourner le cours des destinées ? Aucun maintenant. Même pas la victoire. Trop tard 1 Un seul... (mais lequel de nous oserait y croire, même en Tambitionnant de tout son cœur? Ce serait trop beau !) Une formidable régression de l'humanité. Qu'unanimement les peuples ou bien leurs bergers, épouvantés, lassés, pris d'écœurement devant l'jmplacable créance du sang et de la ruine, renient d'un seul mouvement impérieux, les lois de l'Orgueil et de la Haine, et, prenant pour base d'une charte future les nobles élaborations de Wilson, reconnaissent le triomphe des logiqurs morales, et la suprématie de la loi d'Amour. Car l'enseignement le plus clair de cette guerre avortée et de ce gaspillage éhonté de toutes les vertus humaines sur le champ de mort des mensonges, c'est que la Haine est utopique. L'Amour seul est vérité. Il faudra bien en arriver un jour ou l'autre, fût-ce dans des siècles, et au prix de combien d'erreurs et d'atrocités encore à cette constatation universelle ! La fraternité seule correspond h l'esprit. moderne ; elle est la clef des Etats, comme elle est la clef de la vie. Quelques mois seraient actuellement suffisants pour que les peuples aboutissent à cet aveu et décrètent ce pacte international qu'ils mettront peut-être cent ou deux cents ans à élaborer, mais auquel ils seront infailliblement conduits, oui, tous, même le plus sanguinaire et le plus esclavage des peuples, l'Allemagne !
Nous croyons avoir tout dit lorsque nous avons dit : « La Justice et le Droit ! » Quelle erreur 1 La Justice et le Droit sont des vérités de premier degré : elles ne conduisent l'homme à aucun idéal supérieur. Ce sont des vertus dogmatiques, et simplement nécessaires ; leur frigidité même nous fait sentir qu'elles reposent plus sur des conventions cérébrales que sur d'indiscutables lois organiques et génératrices. Nommons-les: des puissances de garantie.'' C'est tout. La victoire du Droit et de la Justice ? Ce n'est pas suffisant. Dans l'histoire de l'humanité tout ce qui est tlamme, grandeur, enthousiasme, enfantement, provient
toujours d'autres sources et d'autres foyers d'incandescence ! 1 e fanatisme lui-même, religieux ou libertaire, avec ce qu'il a d'horrible et de répugnant, engendra les seuls tumultes dont la force insurreciionnelle est encore loin d'être épuisée dans nos veines ! Ne dites pas que ces trois admirables mots : Liberté, égalité, fraternité procèdent uniquement de l'idée de justice et de droit La fraternité n'est pas un droit, mais une acquisition. La liberté elle-même n'est pas un droit incontestable — en dépit de la déclaration des droits de l'homme. Mais l'amour qui les conçut en fait toute la splendeur et en constitua toute la force. Tous les progrès, tous les grands mouvements en avant de l'humanité naissent de l'amour. Il faudra bien un Jour que les utopistes et les spéculateurs qui déclarent la haine éternelle, féconde et d'essence divine, en conviennent. Ce sera la vérité de l'avenir : on ne fera rien de vraiment grand, rien d'utile même sans l'amour, car l'heure delà conscience a sonné pour tous les peuples. Les tentatives d'oppression que feront les vainqueurs, ne peuvent entraîner que des revanches. Le respect sacré des droits de l'individu — aujourd'hui anéantis et saccagés par la tempête, — n'est même qu'un article préliminaire des codes internationaux futurs et si lointains! La grande solution féconde, — la seule qui doive marquer indubitablement la fin du problème — ce sont les bouleversements et les aspirations unanimes des peuples qui nous l'apporteront et l'imposeront à l'univers. Rien n'y fera. Les premiers chaînons de l'esclavage sont rompus. Le poids de l'entrave qui a voué l'homme au ponton, à la geôle, à la haine réciproque, au martyre, s'allège, par ci par là. Quand les esclaves se réveilleront de toutes parts, alors les hommes pourront appeler ce jour : le jour du Jugement dernier !... Il n'entre pas une once d'utopie ou de rêverie dans cette grande loi expérimentale, plus vérifiable que jamais, sanctionnée par le remords et le chàtim nt de l'homme moderne, cette loi qui nous vint jadis d'une bouche que les religieux eux-
mêmes n'oseraient pas qualifier de rêveuse : « Aimezvous les uns les autres ».
Le plus grand moment de riiumanité est arrivé Rien ne pourra désormais le faire avorter. Mais Tidéal, Hls de la souffrance, obéit h une obstétrique bien décevante. Il lui faut le temps sans mesure. A moins d'un imprévisible mouvement d'arjét que nous appelons de tous nos vccux et qui permettrait enfin l'efFusion de la lumière — il faudra marcier encore longtemps dans la boue symbolique des tranchées.
Ce n'est pas nous, gens d'aujourd'hui, gens de demain, qui récolterons les fruits mùr.s à l'arbre de la Science du Bien et du Mal.
Eh 1 monsieur, le théâtre au milieu de tout cela, ce pauvre et humble comparse, que deviendra-t-il, à votre avis?... Il vivra. Comment: Ce qu'on peut facilement augurer sans crainte d'être démenti par l'avenir, c'est qu'il partagera plus que jamais son existence entre les faiseurs et les artistes. D'une part l'exploitation commerciale plus étendue que jamais, d'autre part le groupement des artistes et des penseurs plus caractérisé; l'art séparé assez nettement de la production, devenu une sorte de refuge aristocratique... Comme il n'y aura pas eu «d'après-guerre» au sens où l'on entend ce mot à l'heure actuelle, c'est-a-dire de bonification appréciable de la vie, le théâtre, vieille calèche de la faveur publique, en suivra, pas à pas. les côtes et les détours. Ce serait une erreur de croire qu'il se réveillera tout à coup, illuminé par l'auréole en feu de la guerre, et s'élancera vers de nouveaux espaces 1 Ceux qui s'amusent à de sepiblables pronostics veulent pa/ là signifier en quel mépris ou en quelle aversion ils tiennent le théâtre-d'aujourd'hui. L'art dramatique se modifiera gravement, lentement, stàremeilt, parce qu'il ser^a avide de nouvelles vérités, de personnages et de spectacles contem-
porains ; il appliquera sa lente et sagace observation aux aspects modifiés et perturbés de la vie, de rttme humaine. Ce sera comme toujours le témoin sensible et l'historien du cœur ;mais du champ, du recul lui sera nécessaire pour faire œuvre durable... Le reste, les éblouissements passagers de l'actualité, les serviles exploitations du sentiment public, ne seront que des météores vite relégués au rancart. L'histoire de la littérature est là pour nous le prouver : rien ne s'oublie comme la guerre, rien ne devient en art plus obstinément ennuyeux que le récit des renommées passées, et il suffit pour s'en convaincre de voir combien fastidieux sont, pour nous, les déchets de la Grande Armée qui encombrent l'cieuvre de Balzac! Encore semblent-ils exactement dépeints et ne presentent-ils aucun rapport avec les abstractions pour distributions de prix ou anniversaires dont la poésie est passagèrement menacée I La modification du théâtre sera plus subtile, plus impalpable que cela ! EUle ne résidera pas spécialement dans le choix du sujet, dans la peinture rudimentaire de nos luttes nationales et de nos énergies ; mais le retentissement de la grande tragédie (fût-elle sans dénouement; sur les mœ'urs, sur leapassions, sur les sentiments, peu à peu gagnera la scène et lui donnera un accent singulièrement plus âpre que celui qui est en vogue aujourd'hui. C'est l'évidence même. Seulement il s'agit là d'un ensemble, d'un cycle, qui demandera aux poètes et aux dramaturges autant de temps que de réflexion et d'observation.
N entrevoyez-vous pas déjà une particularité générale qui distinguerait l'art futur de l'art révolu ? .. Quelle sera la lutte la plus apparente qu'il aura à subir, par exemple ? Ici je puis répondre d'une façon plus précise.
L'art devra combattre un ennemi dangereux, inattendu, disons, pour être plus exact, un ennemi d'assez ancienne origine, mais singulièrement modifié, renforcé : la mentalité nouvelle du public.
En effet, la foule n'aura qu'un rapport bien lointain avec ce qu'elle fut avjnt la guerre. La Cité française, la