ACTE I
aspect : je retrouve près de vous tout ce qui m'a si longtemps loanqué. Vous paraissez satisfaits de ce que j'ai entrepris et achevé : je suis assez payé de mes soins, vous me dédommagez de chacun des jours impatiemment écoulés ou sacrifiés ânos desseins. Nous avons enfin ce que nous souhaitions; plus de dissensions à craindre.
LÉOKORB.
Je te salue à mon tour, quoique fâchée contre toi; tu arrives au moment même où je dois partir.
ANTONIO
Ainsi mon bonheur ne doit pas être complet, si tu m'en ravis sitôt une part si belle.
LE TASSE
Et moi aussi, salut! j'espère n'être pas le dernier à me réjouir du commerce d'un homme plein d'une si haute expérience.
ANTONIO
Tu me trouveras toujours sincère, si de ton monde tu veux pénétrer dans le mien.
ALPHONSE
Bien que tu m'aies annoncé par tes lettres et ce que tu as iait et ce qui t'est arrivé, il me reste encore à apprendre avec plus de détails par quels moyens tu as pu réussir. Il faut bien mesurer ses pas, dans cet étrange pays de Rome, pour parvenir enfin à son but. Le serviteur fidèle des intérêts de son maître s'y trouve placé dans une position bien difficile : Rome veut tout prendre et ne rien donner ; lorsqu'on y va solliciter quelque concession, on ne l'obtient qu'en y portant soi-même quelque chose en échange : heureux même si l'on obtient d'elle ce qu'on lui paye.
Ce n'est ni par ma conduite ni par mon adresse, seigneur, que j'ai rempli tes volontés. Quel homme expert, d'ailleurs, ne trouverait son maître au Vatican? mais j'ai profité des diverses circonstances qui aidaient à nos vues. Grégoire t'estime, il te salue et te bénit. Ce vieillard, le plus digne de ceux dont une couronne charge la tête, se rappelle avec plai-
sir le temps où il te serrait dans ses bras. Cet homme, qui se connaît en hommes, t'apprécie et te vante hautem^t. H a beaucoup fait par amitié pour toi.
ALPHONSE
Je suis sensible à celte estime flatteuse, — pour pea qu'elle soit sincère; mais tu sais que du haut du Vatican on Toil les royaumes bien petits à ses pieds, sans parler des princes et des hommes. Âvoue-moi donc les causes qui ont le plus concouru au succès de tes négociations.
ANTONIO
Puisque tu Texiges, c'est surtout le sens exquis du pape. Il voit petit ce qui est petit, et grand ce qui est grand. Pour commander à un monde entier, il cède volontiers aux désirs de ses voisins. Il sait aussi bien le prix du mince territoire qu'il t'abandonne que celui de ton amitié. L'Italie doit rester en repos; il ne veut voir que des amis dans son voisinage; il veut fixer la paix sur ses frontières, afin que sous sa main puissante les forces entières de la chrétienté puissent détruire, ici les Turcs, là les hérétiques.
LA PRINCESSE
Connaît-on les hommes qu'il honore d'une faveur particulière, ceux qui l'approchent de plus près?
ANTONIO
L'homme expérimenté possède seul son oreille ; l'homme actif sa confiance, sa faveur. Lui, qui dès sa jeunesse a sei'vi l'État, il le gouverne aujourd'hui, et il étend son influence sur ces cours qu'en qualité d'ambassadeur il a vues jadis, qu'il a connues et dirigées plus d'une fois. Il voit le monde entier aussi clairement que l'avantage de ses propres États. Lorsqu'on peut enfin le voir agir, on le loue et l'on se félicite de ce que le temps découvre les projets que son génie a longtemps préparés et accomplis dans le silence. Il n'est point au monde de ispectacle plus beau que celui d'un prince qui gouverne avec art, d'un pays oii l'orgueil même se soumet, oh chacun croit n'obéir qu'à soi seul parce qu'on ne commande à chacun que ce qui est juste.