‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 141 sur 390 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

t»t épouvanté. Et maintenant, après une douce et longue paix, nous voyons la rage grossière rentrer en délire dans le domaine même des mœurs ! Prononce, seigneur ! châtie ! car qui peut rester dans les bornes de son devoir, si la loi, si le pouvoir du prince ne se chargent pas de le protéger!

ALPHONSE

Laissez-moi prêter une oreille impartiale plutôt à ce que me dicle mon cœur qu'à ce que vous avez dit et pourriez dire encore tous deux. Vous eussiez mieux fait votre devoir, si je n'avais pas eu à décider entre vous; car ici le droit et le tort se touchent de bien près. Si Antonio t'a oiïensé,il a peut-être à t'olTrir une satisfaction (elle que tu l'exigeras ; je verrais avec plaisir que vous me choisissiez pour arbitre. Cependant, Tasso, ta faute entraîne la prison. Je veux bien, par grâce, adoucir la loi en ta faveur : retire-toi ! tu garderas la chambre. Tu y resteras avec toi-même, surveillé par toi seul.

LE TASSE

0 prince! est-ce là ta sentence?

ANTONIO

N*y rcconnais-tu pas la douceur d'un père?

LE TASSE, à Antonio.

Tu n*as plus le droit de me parler, (a Alphonse.) 0 prince, ton arrêt sévère me condamne à la captivité. Soit ! tu le crois juste. Plein de respect pour tes ordres sacrés, je commande â mon cœur le plus profond silence. Prisonnier! la chose est nouvelle pour moi ; si nouvelle, qu'à peine je puis reconnaître, toi, moi-même et ces beaux lieux. Nais je connais cet homme ! J'obéirai ; quoique je puisse et doive ajouter ici quelques mots, mes lèvres restent muettes. Était-ce un crime? il paraît du moins qu'on me juge criminel, et mon cœur me le dit aussi : je suis prisonnier.

ALFUONSE.

Tu prends la chose plus au sérieux que moi-même.

LE TASSE

Je ne puis la comprendre, et pourtant je ne suis pas un enfant; j'aurais presque dû m'y attendre. Une clarté nouvelle vient tout à coup frapper mes yeux, mais elle disparait aussi-

tôt ; je n'entends plus que mon arrêt, et je m*IncUiie.\(Aà déjà trop d'inutiles paroles ! accoutume-toi désormais à obéir. Impuissante créature! tu as oublié en quels lieux tu étais; la salle des dieux t'a paru au niveau de la terre, et maintenant une chute rapide t'entraîne. Obéis sans effort; car il sied à l'homme de faire de bon gré même ce qui est pénible. -* Prends d'abord cette épée que tu me donnas quand je suivis le cardinal en France. Je l'ai portée sans gloire, mais aussi sans honte, en ce jour comme en tout autre. Le cœur profondément ému, je me dépouille aussi de ce don si plein de promesses...

ALPHONSE

Tu ne sens pas dans quelles dispositions je suis à ton égard.

LE TASSE

Mon lot est d'obéir, et non pas de penser! — Le sort, hélas! exige que je renonce à ce magnifique présent; une couronne ne sied pas au prisonnier, et je dégarnis moi-même ma tête des rameaux que j'y avais crus placés pour Tétemité. Le bonheur suprême me fut accordé trop tôt ; et, comme si je m'en étais prévalu, ce bonheur me sera trop tôt ravi. Tu reprends ce que nul autre ne pouvait reprendre, et ce qu^aucun dieu ne donne deux fois. Nous autres hommes, nous sommes mis à d'étranges épreuves ; nous ne pourrions les supporter, si la nature ne nous prêtait une salutaire légèreté. La nécessité nous apprend du reste à jouer insouciamment avec les plus inestimables biens : nous consentons à ouvrir la main pour laisser échapper une félicité qui ne revient plus. Une larme s'unit à ce baiser, couronne chérie, et te voue à l'instabilité des choses de ce monde. Ces tendres marques de regret sont permises à notre faiblesse; et qui ne pleurenit^ en voyant que le gage même de l'immortalité n'est pas à l'abri de la destruction? Associe-toi à cette épée, qui ne t'a poiot conquise, hélas! Repose enlacée autour d'elle, sur le tombeau de mon bonheur et de mes espérances, comme sur le cercueil des braves. Prince, je les dépose sans peine à tes pieds^ l'une et l'autre; car quel homme est assez armé contre

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