ACTE II
LA MARQUISE
D abord une bagatelle que nous allons partager sur l'heure.
EU« tire uDe boune.
LE MARQUIS
Excellente femme!
LA MARQUISE
Je l'ai reçue du chanoine pour me concilier les gens de la princesse. Prends-en ta moitié.
Le marquis s'approche d'une table et compte sans prêter attention à ce qot
dit la marquise.
LA MARQUISE
Mais comme je le disais, c'est une bagatelle. Si mon projet réussit, nous sommes sauvés pour toujours. Les joailliers de la cour ont depuis longtemps un collier précieux qu'ils désireraient bien vendre : le chanoine a tant de crédit qu'ils le loi remettront facilement, pourvu qu'il leur garantisse un payement à terme, et je...
LE MARQUIS, la regardant.
Que parles-tu de terme, de payement !
LA MARQUISE
Tu n'écoutes donc pas? Tu es tout à l'argent.
LE MARQUIS
Voici ta moitié; la mienne sera, dans peu, bien employée : regarde comme je me suis paré.
U se montre à e|,le, et court ensuite an miroir. LA MARQUISE, à part.
Homme vain et frivole !
LE MARQUIS
Que voulais-tu dire?
LA MARQUISE
Tu aurais été plus attentif, si tu avais pu imaginer de quelle importante chose je parlais. U ne s'agit de rien moins que de fonder notre prospérité d'un seul coup.
LE MARQUIS
Et comment
.iSe LE GRAND COPHTE
LA MARQUISE
Te souviens-tu d*ayoir entendu parler du collier précieux que les joailliers de la cour ont exécuté dans Tespoir que le prince en ferait cadeau à sa fille ?
\ ' LE MARQUIS
Parfaitement ; je Tai même vu cette semaine chez eux, quand j'ai acheté cette bague; il est d une incropble beauté.
( On ne sait ce qu'on doit le plus admirer de la grosseur des pierres, de leur égalité, de leur eau, de leur quantité, ou du goût avec lequel elles sont montées. Je ne pouvais cesser de les
' considérer ; cette bague disparaissait auprès d'elles, je m'en allai mécontent, et je fus quelques jours sans que le collier pût me sortir de la tête.
LA MARQUISE
Eh bien > ce collier nous appartiendra !
LE MARQUIS
Ce collier! à nous! tu m'effrayes! quelle monstrueuse pensée !
LA MARQUISE
Crois-tu que mes vues se bornent à te procurer des montres, des bagues et des boutons d'acier. Je suis habituée aune vie chétive, mais à de riches pensées ; depuis assez longtemps nous sommes réduits à vivre misérablement, au-dessous de notre état, au-dessous du rang de mes ancêtres ; aujourd'hui, puisque l'occasion se présente, je ne veux point la laisser échapper, je veux sortir de la médiocrité.
LE MARQUIS
Hais, au nom du del, quel est ton plan? comment est-il pqssible de l'exécuter?
LA MARQUISE
Écoute-moi, je fais croire au chanoine que la princesse désire avoir le collier, et en cela je ne blesse pas la vérité, car on sait qu'il lui a plu extraordinairement et qu'elle aurait une grande joie de le posséder. Je dis en outre au chanoine que la princesse désire acheter ce collier, et souhaite qu'il veuille seulement pour cela prêter son nom, qu'il conclue le marché avec les joailliers, fixe les termes, et opère le premier
payement, dans tous les cas; qu'elle le dédommagera complètement, et regardera ce service comme un gage de sa fidélité et de son dévouement.
LE MARQUIS
Il faut qu'il soit bien aveuglé pour risquer autant.
LA MARQUISE
Il croit agir en toute sûreté. Aussi lui ai-je déjà adressé une lettre dans laquelle la princesse lui inspire de la sécurité.
LE MARQUIS
Chère femme, cela est dangereux.
LA MARQUISE
Fi donc! avec moi tu peux tout tenter. J'ai pris toutes nies précautions à Tégard des expressions et de la signature ; sois tranquille, quand même tout viendrait à se découvrir, ne suis-je pas une branche indirecte de la famille du prince, aussi réelle que si elle était reconnue? Écoute; le chanoine est maintenant plein de joie de cette confiance, il y voit une marque certaine d*uu retour de faveur, et ne désire rien plus ardemment que de consommer la vente et d'avoir le collier dans ses mains.
LE MARQUIS
. Et le collier, penses-lu l'intercepter?
LA MARQUISE
Naturellement. Seulement, tiens-toi toujours prêt à partir. Aussitôt que le trésor sera en nos mains, il nous faudra en tirer patti. Nous rompons le bijou, tu passes en Angleterre, tu vends, tu échanges d'abord avec prudence les petites pierres; j'y vais ensuite aussitôt que ma sûreté ne me permettra plus de rester ici; pendant ce temps-là, je conduirai, j'embrouillerai si bien l'affaire que le chanoine sera la seule dupe.
LE MARQUIS
C'est une entreprise hardie : mais, dis-moi, ne crains-t\i pas de former un pareil plan si près du comte? c'est un grand ms^icienl
LE GRAND GOPHTE.
LA MARQUISE
G*e8t un grand fripon ! Sa magie oonsbte dans sa finesse, dans son impudence. 11 sent bien que je le connais; nous réglons notre conduite sur les circonstances; nous nous entaidons sans nous parler; nous nous secourons mutuellenicnt sans en être convenus.
LE MARQUIS
Hais les esprits qui Fentourent !
LA MARQUISE
Chansons!
LE MARQUIS
Les miracles qu'il fait !
LA MARQUISE
Contes!
LE MARQUIS
Tant de gens cependant ont vu...
Aveugles!
LE MARQUIS
Tant de personnes croient. . .
LA MARQUISE
Sots!
LE MARQUIS
C'est trop universel ; tout le monde en est convaincu.
LA MARQUISE
Parce que tout le monde est simple.
LE MARQUIS
Ses cures merveilleuses !
LA MARQUISE
Charlatanerie!
LE MARQUIS
Les trésors qu'il possède !
LA MARQUISE
n peut les avoir acquis comme nous projetons d'aoqur'rir le collier.
LE MARQUIS
Tu crois donc qu'il n'est pas plus sage qu'un autre?