‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 194 sur 390 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

LA MARQUISE

D abord une bagatelle que nous allons partager sur l'heure.

EU« tire uDe boune.

LE MARQUIS

Excellente femme!

LA MARQUISE

Je l'ai reçue du chanoine pour me concilier les gens de la princesse. Prends-en ta moitié.

Le marquis s'approche d'une table et compte sans prêter attention à ce qot

dit la marquise.

LA MARQUISE

Mais comme je le disais, c'est une bagatelle. Si mon projet réussit, nous sommes sauvés pour toujours. Les joailliers de la cour ont depuis longtemps un collier précieux qu'ils désireraient bien vendre : le chanoine a tant de crédit qu'ils le loi remettront facilement, pourvu qu'il leur garantisse un payement à terme, et je...

LE MARQUIS, la regardant.

Que parles-tu de terme, de payement !

LA MARQUISE

Tu n'écoutes donc pas? Tu es tout à l'argent.

LE MARQUIS

Voici ta moitié; la mienne sera, dans peu, bien employée : regarde comme je me suis paré.

U se montre à e|,le, et court ensuite an miroir. LA MARQUISE, à part.

Homme vain et frivole !

LE MARQUIS

Que voulais-tu dire?

LA MARQUISE

Tu aurais été plus attentif, si tu avais pu imaginer de quelle importante chose je parlais. U ne s'agit de rien moins que de fonder notre prospérité d'un seul coup.

LE MARQUIS

Et comment

.iSe LE GRAND COPHTE

LA MARQUISE

Te souviens-tu d*ayoir entendu parler du collier précieux que les joailliers de la cour ont exécuté dans Tespoir que le prince en ferait cadeau à sa fille ?

\ ' LE MARQUIS

Parfaitement ; je Tai même vu cette semaine chez eux, quand j'ai acheté cette bague; il est d une incropble beauté.

( On ne sait ce qu'on doit le plus admirer de la grosseur des pierres, de leur égalité, de leur eau, de leur quantité, ou du goût avec lequel elles sont montées. Je ne pouvais cesser de les

' considérer ; cette bague disparaissait auprès d'elles, je m'en allai mécontent, et je fus quelques jours sans que le collier pût me sortir de la tête.

LA MARQUISE

Eh bien > ce collier nous appartiendra !

LE MARQUIS

Ce collier! à nous! tu m'effrayes! quelle monstrueuse pensée !

LA MARQUISE

Crois-tu que mes vues se bornent à te procurer des montres, des bagues et des boutons d'acier. Je suis habituée aune vie chétive, mais à de riches pensées ; depuis assez longtemps nous sommes réduits à vivre misérablement, au-dessous de notre état, au-dessous du rang de mes ancêtres ; aujourd'hui, puisque l'occasion se présente, je ne veux point la laisser échapper, je veux sortir de la médiocrité.

LE MARQUIS

Hais, au nom du del, quel est ton plan? comment est-il pqssible de l'exécuter?

LA MARQUISE

Écoute-moi, je fais croire au chanoine que la princesse désire avoir le collier, et en cela je ne blesse pas la vérité, car on sait qu'il lui a plu extraordinairement et qu'elle aurait une grande joie de le posséder. Je dis en outre au chanoine que la princesse désire acheter ce collier, et souhaite qu'il veuille seulement pour cela prêter son nom, qu'il conclue le marché avec les joailliers, fixe les termes, et opère le premier

payement, dans tous les cas; qu'elle le dédommagera complètement, et regardera ce service comme un gage de sa fidélité et de son dévouement.

LE MARQUIS

Il faut qu'il soit bien aveuglé pour risquer autant.

LA MARQUISE

Il croit agir en toute sûreté. Aussi lui ai-je déjà adressé une lettre dans laquelle la princesse lui inspire de la sécurité.

LE MARQUIS

Chère femme, cela est dangereux.

LA MARQUISE

Fi donc! avec moi tu peux tout tenter. J'ai pris toutes nies précautions à Tégard des expressions et de la signature ; sois tranquille, quand même tout viendrait à se découvrir, ne suis-je pas une branche indirecte de la famille du prince, aussi réelle que si elle était reconnue? Écoute; le chanoine est maintenant plein de joie de cette confiance, il y voit une marque certaine d*uu retour de faveur, et ne désire rien plus ardemment que de consommer la vente et d'avoir le collier dans ses mains.

LE MARQUIS

. Et le collier, penses-lu l'intercepter?

LA MARQUISE

Naturellement. Seulement, tiens-toi toujours prêt à partir. Aussitôt que le trésor sera en nos mains, il nous faudra en tirer patti. Nous rompons le bijou, tu passes en Angleterre, tu vends, tu échanges d'abord avec prudence les petites pierres; j'y vais ensuite aussitôt que ma sûreté ne me permettra plus de rester ici; pendant ce temps-là, je conduirai, j'embrouillerai si bien l'affaire que le chanoine sera la seule dupe.

LE MARQUIS

C'est une entreprise hardie : mais, dis-moi, ne crains-t\i pas de former un pareil plan si près du comte? c'est un grand ms^icienl

LE GRAND GOPHTE.

LA MARQUISE

G*e8t un grand fripon ! Sa magie oonsbte dans sa finesse, dans son impudence. 11 sent bien que je le connais; nous réglons notre conduite sur les circonstances; nous nous entaidons sans nous parler; nous nous secourons mutuellenicnt sans en être convenus.

LE MARQUIS

Hais les esprits qui Fentourent !

LA MARQUISE

Chansons!

LE MARQUIS

Les miracles qu'il fait !

LA MARQUISE

Contes!

LE MARQUIS

Tant de gens cependant ont vu...

Aveugles!

LE MARQUIS

Tant de personnes croient. . .

LA MARQUISE

Sots!

LE MARQUIS

C'est trop universel ; tout le monde en est convaincu.

LA MARQUISE

Parce que tout le monde est simple.

LE MARQUIS

Ses cures merveilleuses !

LA MARQUISE

Charlatanerie!

LE MARQUIS

Les trésors qu'il possède !

LA MARQUISE

n peut les avoir acquis comme nous projetons d'aoqur'rir le collier.

LE MARQUIS

Tu crois donc qu'il n'est pas plus sage qu'un autre?

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