ACTE III. Si
se dresse immense devant mes yeux ! A peine mon regard arrive-t-il jusqu*à tes mains, qui, remplies de fruits et de couronnes de bénédiction, viennent m'offrir les trésors de rO« iynipe ! Ainsi que Ton connaît un roi à l'abondance de ses dons (car ce qui pour mille autres est richesse semble peu de • chose à un roi), ainsi Ton reconnaît les dieux aux présents qu'ils nous font avec ménagement et après une longue et sage préparation. Car vous savez seuls, ô dieux! ce qui peut nous être utile! et vous embrassez de vos regards le royaume étendu de Tavenir, taudis que notre vue est bornée par l'étuile et le crépuscule de chaque soir. Vous entendez sans vous émouvoir les prières que nous vous adressons, inconsidérément, pour hâter vos bienfaits ; mais votre main ne cueille jamais avant leur maturité les fruits d'or du ciel, et malheur à celui qui, par impatience les arrachant avant le temps n'y trouve que l'amertume et la mort ! Ah ! ne souffrez point que le bonheur que j'ai si longtemps attendu, auquel même je crois à peine encore, disparaisse à mes yeux comme l'ombre d'un ami qui n'est plus, nem'ayant donné qu'une illusion et me laissant une douleur triplement cruelle !
ORESTE, reyenant yen elle.
Si tu invoques les dieux pour toi et Pylade, ne mêle pas mon nom aux vôtres; tu ne sauverais pas le malheureux auquel tu t'associerais, et tu partagerais sa malédiction et ses tourments.
IPHIGÉNIE
Mon destin est irrévocablement lié au tien.
ORESTE
Non, non, laisse-moi marcher à la mort seul et sans compagnon : tu envelopperais le coupable de ton voile que tu ne pourrais le dérober aux regards des. inévitables gardiens que ta présence divine écarte sans les dissiper. Ils n'osent, les téméraires, porter leurs pieds d'airain sur le sol de ce bois^ sacré; cependant j'entends çà et là dans l'éloignement leurs hideux éclats de rire. C'est ainsi que les loups attendent au pied de l'arbre où s'est réfugié le voyageur. Ils sont tranquillement campés là dehors; mais, si j'abandonne ce bois.
32 IPHIGËNIE EN TAURIDE.
ils vont se lever, secouer leurs têtes de serpents, faire voler de tous côtés la poussière et chasser devant eux leus* proie.
IPHIGÉNIE
Oreste, peux-tu entendre une parole amicale?
ORESTE
Réserve-la pour un ami des dieux.
IPHIGÉNIE
Ces dieux t'offrent une nouvelle lueur d'espérance.
ORESTE
A travers la fumée et la vapeur je vois la pâle lumière du fleuve des morts éclairer la route qui me conduit aux enfers.
IPHIGÉNIE
N'as-tu qu'Electre pour sœur?
ORESTE
Je n'ai connu qu'elle. L'aînée, dont le sort nous a paru si effroyable, a suivi son heureux destin en quittant de bonne heure la misère de notre maison. Mais cesse de m'interroger, et ne te joins pas aux Furies; joyeuses de mon mal, elles soufQent la cendre au fond de mon âme et ne permettent point que les derniers tisons de l'incendie horrible de notre maison s'éteignent paisiblement en moi. Ce feu, allumé à dessein, nourri avec le soufre de l'enfer, doit-il donc éternellement brûler dans mon âme en la martyrisant?
IPHIGÉNIE
Je viens jeter un doux encens sur la flamme. Laisse la pure haleine de l'amitié rafraîchir l'ardeur qui te dévore. Oreste, mon cher Oreste, ne peux-tu pas m'entendre? Le cortège des dieux de l'effroi a-t-il donc tellement desséché ton sang dans tes veines? Un charme semblable à celui que produisait la tête de l'horrible Gorgone a-t-il pétrifié tes membres? Ah! si le sang maternel que tu as répandu évoque les dieux des enfers par de sourds gémissements, la parole de bénédiction d'une sœur innocente ne doit-elle pas appeler sur toi le secours des dieux protecteurs de l'Olympe?