ACTE I
EUGÉNIE
Nous sommes là pour écraser la faiblesse.
LE Dnc.
Dèsqu*il ne méconnaît pas notre force...
EUGÉNIE, pensive.
Ces discours me portent à la réflexion.
LE DUC
A quoi songes-tu? Découvre moi ton cœur.
EUfiÉNIEy après quelques moments de silence.
Toi aussi, tu es un de ceux qu'il craint.
II ne craint que ceux qui sont à craindre.
EUGÉME.
Des ennemis cachés le menaceraient-ils?
LE DUC
Celui qui cache le danger est un ennemi. Où sommes-nous, ma fille ? et comme ce hasard singulier nous a entraînés rapidement vers le but? Je parle sans y être préparé, et, dans ma précipitation, je t'égare au lieu de t'éclairer. Ainsi le bonheur calme de ion eni'ance s'e^t évanoui dès tes premiers pas dans la vie. Dans la douce tranquillité, tu ne pouvais pas goûter un bonheur enivrant. Tu atteins le but, et les épines cachées d* une couronne trompeuse déchirent ta main. Chère enlant, il ne devrait pas en être ainsi; j*espérais que, sortant par degrés de la solitude, tu t'accoutumerais au monde, et que de jour en jour tu renoncerais à quelques-unes de tes espérances, à quelques-uns de tes vœux les plus chers. Mais maintenant, couime semble te Tannoncer ta chute subite, tu es entrée tout d'un coup dans un cercle de soucis et de dangers. Dans cet air on respire la méfiance, l'envie allume un sang fiévreux et joint ses maux à ceux du chagrin. Ne dois-je plus, le soir, revenir dans ce paradis qui t'entourait, et me consoler de la scène tumultijeuse du monde par le sentiment de ton innocence? A l'avenir, enveloppée avec moi dans le filet, comme moi blasée et troublée» tu nous plaindras tous les deux.
EUGÉNIE
Non pas, mon père : si, jusqu'à présent inactiTe, séparée de tout, enfermée, enfantine fulilité, j*ai pu te donner les joies les plus pures ; si j ai pu être la consolation et le bonheur de ta vie, malgré mon insignifiance, combien ta fille, enchaînée à ton destin, mêlée dans la trame de ta vie, brillera pour toi d'un éclat plus doux et plus varié ! Je prendrai part à toutes les actions, à toutes les grandes entreprises qui rendent mon père cher au roi et à l'État. La fraîcheur d'esprit et la vivacité de jeunesse qui m'animent, je les partagerai avec toi; elles chasseront ces pénibles rêves dont le poids et l'ennui du monde ne manquent jamais de charger le cceur d'un homme. Si, dans les moments de tristesse, j'ai su t*of« frir une bonne volonté sans effet, un amour inutile et un badinage bien puéril, j'espère qu'initiée dans tes plans et instruite de tes vœux, je mériterai glorieusement les droits de ma naissance.
LE DUC
Ce que tu perds par ce pas important te paraît sans valeur et sans dignité ; tu attaches trop de prix à ce que tu espères gagner.
EUGÉNIE
Partager le crédit et l'influence d'hommes si élevés et si heureux, quelle jouissance pour de nobles âmes !
LE DUC
Assurément. Pardonne-moi de me trouver, en cette occasion, plus faible qu'il ne convient à un homme. Nous avons fait un singulier échange de nos devoirs : je devais te guider, et c'est toi qui me guides.
EUGÉNIE
Eh bien, mon père ! pénètre avec moi dans ces régions oà se lève maintenant pour moi un soleil jeune et pur. Souris seulement si , dans ces heures joyeuses , j'ose te découvrir le secret de mes soucis.
LE DUC
Dis! Qu'esUe?