ACTE I
EUGÉNIE
Il y a dans la vie des moments importants qui mettent à la fois dans le cœur humain des tempêtes de joie et de souffrance. Si, dans ces grandes occasions, un homme oublie son extérieur et se présente négligemment à la multitude , une femme, au contraire, désire plaire à chacun par une parure et des ornements bien choisis ; elle aime à être pour tous un objet cligne d'envie. On me Ta dit souvent, je m'en suis aperçue moi-même, et je sens même aujourd'hui que, dans les moments les plus importants de ma vie, je ne puis échapper à la faiblesse des jeunes filles.
LE DUC
Peux-tu rien souhaiter que tu n'obtiennes aussitôt?
EUGÉNIE
Tu es disposé à tout m'accorder , je le sais. Mais le grand jour est près , trop près , pour qu'on puisse tout préparer dignement : ce qu'il faut d'étoffes, de broderies, de dentelles, de bijoux, pour me parer, comment peut-on se le procurer? comment tout cela sera-t-il achevé?
LE DUC
Un bonheur désiré depuis longtemps vient de nous sur* prendre, mais nous pouvons nous trouver préparés à le recevoir. Tout ce que tu viens de me demander est. acheté : dès aujourd'hui tu recevras dans des écrins magnifiques des présents auxquels tu ne t'attends pas. Je ne t'impose qu'une légère épreuve comme préparation à celles plus difficiles encore qui t'attendent dans la suite. Voici la clef, garde-la bien ; mais calme tes désirs , et n'ouvre pas ce trésor avant que je t'aie revue. Ne te confie à qui que ce soit; la prudence le conseille, le roi lui-même l'a ordonné.
EUGÉNIE
Tu imposes de dures conditions à une jeune fille ; cependant je veux les subir, je te le jure.
LE DUC
Mon fils égaré, mon propre fils épie déjà les voies secrètes par lesquelles je t'ai conduite ; il envie le peu de bien que je t'ai consacré jusqu'ici. S'il apprenait que la faveur du roi
t*élève, et que bientôt tu ponnais avoir des droits égaux anx siens, quelle serait sa fureur! N*emploiei ait-il pas toute espèce de ruses pour empêcher ce grand événement?
EUGÉNIE
Attendons ce jour en silence; et, lorsqu*il sera venu, ledroit que j'aurai de me uommcr sa sœur ne me fera pas manquer pour lui d*utie conduite complaisante, de paroles amicales ni de condescendance. Il est ton fils, et ne devrait-il pas, conune toi, être fait pour la sagesse et pour Tamour?
LE DDG.
Je te charge de ce miracle ; accomplis-le pour le plus grand bien de ma iàmille. Hais, hélits! en te quittant, une terreur subite s'empare de moi et me fait fiissonner. C'est ici que je te tins morte dans mes bras, c'est ici que la griffe de tigre du désespoir me déchira. Qui pourra jamais m'ôter cette image de devant les yeux? Je t'ai vue morte! Bien souvent, le jour et la nuit , telle je croirai te voir. Quand j'étais loiu de toi , ne veillais-je pas continuellement sur toi? Ce n'est plus maintenant le rêve bizarre d'un malade, c'est une image vraie, ineffjçable. Eugénie, la vie de ma vie, pâle, abattue, sans haleine, inanimée!
EUGÉNIE
Ne renouvelle pas des impressions que tu devrais écarter; considère celte chute et ma délivrance comme le gage de mon bonheur. Tu me vois vivante devant toi (eUe rembrasse), tu me sens vivante contre Ion sein. Que toujours je te paraisse ainsi, qu'une vie ardente et pleine d'amour chasse cette odieuse image de mort.
LE DUC
Un enfant peut-il sentir combien la crainte d'une perte seulement possible déchire un père? Te l'avouerai-je? le courage trop hasardeux avec lequel, semblable à l'oiseau qui ' s'élance dans les airs, tu presses ton cheval à travers les vallées et les montagnes, les rivières et les Ibssés, comme si tu sentais en toi la double nature et la force des centaures, ce courage m'a causé encore plus d'inquiétude que d'admira-