ACTE lY
un gage précieux. Un peu de calme! un pen de patience! et tout m était favorable, j'ose le croire. Je voulus précipiter les choses, je me laissai entraîner par une tentation pressante. Est-ce là la cause de mes maux? Je vis et je racontai ce qu'il m'était défendu de voir et de raconter. Une faute si légère méritait-elle donc d'être si cruellement punie? Enfreindre en badinant une défense qui ne semblait pas sérieuse, est-ce assez pour s'attirer une condamnation irrévocable? Ce que la tradition des peuples nous rapporte d'incroyable est donc vrai : ia faible et courte jouissance de manger une pomme a causé le malheur du monde entier. Une clef me fut confiée, et, voulant ouvrir les trésors qui m'étaient défendus, je n'ouvris que mon tombeau.
LE CONSEILLER
Tu ne saurais trouver la source du mal ; et, d'ailleurs, tu la connaîtrais qu'elle ne cesserait pas découler.
EUGÉNIE
Je cherche en vain à me persuader que de si faibles transgressions soient cause de si grandes souffrances. Je porte plus haut mes soupçons. Les deux hommes éminents auxquels je croyais devoir tout mon bonheur semblaient se tenir par la main. La discorde des partis, qui prend naissance dans les antres obscurs, paraîtra peut-être bientôt à découvert ; les craintes et les soucis qui m'entourent dépendent peui-êtred'événements qui, en m'écrasant, menacent aussi le monde d'anéantissement.
LE CONSEILLER
Que jeté plains! Ta douleur est Timage même du destin; la terre ne te semblait-elle pas couverte de joie et de bonheur lorsque, enfant pleine de gaieté, tu ne marchais que sur des fleurs?
EUGÉNIE
Qui mieux que moi vit la terre parée de toutes ses fleurs? Hélas ! autour de moi tout était pur, riche, abondant, et tout ce que l'homme peut désirer semblait prodigué pour mes plaisirs. A qui devais-je un tel paradis? J'en étais redevable i l'amour d'un père qui, soigneux dans les plus petites comme
544 Là fille naturelle.
dans les pins grandes choses, semblait vouloir in*aocabler d^ jouissances du luxe, et former en même temps mon corps et mou esprit à supi»orter de si grands biens. Pendant que toutes €es futilités amollissantes m'environnaient, une ardeur che- Taleresque me poussait à lutter contre le danger, en domptant un cour>ier, en conduisant un char. Je souhaitais souvent de visiter les pays lomt ins, de parcourir des espaces nouveaux et étrangers : mon noble père promit de me mener voir la mer ; il voulait jouir de mes premiers regards ploQ' géant dans TinOni, et son amour devait partager mon ravissement. J'y suis mainienaiit, je considère cette vaste étendue, et elle me semble étroite, il me semble qu'elle m etouile. 0 Dieu! que le ciel et la terre paraissent bornés, lorsque notre cœas tremble dans ses propres limites !
LE CONSEILLER
Infortunée ! comme un météore tu tombes brisée de ta sphère élevée : tu as faussé l'orbite qui m'était tracé en le touchant dans ta chute; tu as à jamais gâté pour moi le spectacle de la pleine mer. Quand je verrai PItébus se préparer une couche enflammée, et que tous les yeux verseront des larmes d'admiration, je me détournerai pour pleurer sur ton sort. J'apercevrai de loin, sur la lisière du sombre Océan, la route déplorable que tu suivras, je penserai à toi, privée de tout ce que l'habitude t'a rendu nécessaire, et à tous les maiu nouveaux et inévitables qui t'accableront. Les traits du soleil pénètrent ce pays humide, à peine arraché aux flots; un souffle empeslé en parcourt sans cesse les bas-fonds couverts de brouillards bleuâtres et venimeux. Je vois s'écouler dans le chigrin et dans l'attente de la mort une vie de jour en jour plus pesante et plus frêle. 0 toi qui es maintenant devant moi si florissante et si pleine de santé, dois-tu, si jeune encore, succomber à une lente agonie?
EDGÉNIE.
Tu me fais frémir. C'est donc là, c'est là qu'on veut m'exi- 1er, dans cette région qu'on m'a dépeinte depuis mon enfance sous des traits si hideux et comme un coin de l'enfer! là où les serpents et les tigres se glissent avec rage à travers les