‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 366 sur 390 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

roseaux et les épines qui bordent les marais! là où les insectes enveloppent le voyageur pour le déchirer, pareils à des nuages animés ! L'air malsain y abrège la vie: Je voulais te prier; tu me vois à présent te suppliant et pleurant. Tu peux me sauver, tu le feras.

LE CONSEILLER

Un puissant talisman est entre les mains de ta conductrice.

EUGÉNIE

Qu'est-ce donc que l'ordre et la loi? Ne peuvent-ils pas défendre la jeunesse d'une fille innocente? Qui étes-vous donc, vous dont le vain orgueil se vante d'humilier la force devant la justice?

LE CONSEILLER

Nous gouvernons dans le cercle limité où la loi commande, et qui ne passe point la hauteur moyenne de la société. Mais ce qui s'agite au-dessus, dans des espaces sans bornes et avec une puissance capricieuse, anime ou tue sans conseil et sans jugement ; tout cela se mesure autrement et reste une énigme pour nous.

EUGÉNIE

Est-ce là tout? N'as-tu rien de plus âme dire?

LE CONSEILLER

Rien...

Je ne le crois pas, je ne puis pas le croire.

LE CONSEILLER

Laisse-moi m'éloigner. Dois-je passer pour lâche et irrésolu? Faut-il pleurer, me lamenter? Ne puis-je le présenler d'une main har'lie quelque moyen de salut? Mais cette hardiesse même m*, ù»*^ courir un risque affreux, celui d'être méconnu de toi, de paraître te proposer avec indignité un but coupable.

EUGÉNIE

Je ne te laisse pas aller; le sort t'a envoyé vers moi pour

mon salut. Oui, le sort qui a pris soin de moi et m'a conservée

depuis mon enfance m'envoie dans cette tourmente un

bomme élu par sa faveur. Ne dois-je pas apprécier la part

Md LA FILLE NATURELLE.

que tu prends à moi et à mes malheurs. Je ne suis pas ici sans but... Tu songes, tu réfléchis... Non, je ne suis pas encore perdue, tu cherches un moyen de me sauver : dis, Tas-lu trouvé? Ton reganl profond, sérieux et bienveillant me le promet. Ah! ne te détourne pas! Dis-moi une seule parole ^ui puisse relever mon courage.

LE CONSEILLER

C'est ainsi que le malade se tourne plein de confiance vers le médecin, lui demande du soulagement, et le prie de conserver ses jours menacés. L*homme habile apparaît comme un dieu ; mais peut-être, hélas ! il propose un moyen pénible éternel. On annonce peut-être au malade, au lien de guérison, la mutilation douloureuse, la perte même d*un membre. Tu veux être sauvée; on peut te sauver, mais non te rétablir. Sauras-tu éloigner la pensée de ce que tu fus, et te résigner à ce que tu dois être?

Une créature à moitié perdue prie d*abord, en son besoin pressant, qu'on Tarrache à la nuit du trépas, qu'on lui laisse goûter la lumière vivifiante, qu'on lui assure l'existence. Chaque jour lui apprend ensuite ce qu'elle peut sauver, ce 4[u'elle peut rétablir, ce qu'il lui faut oublier.

LE CONSEILLER

Après la vie, quelle chose donc t'est la plus précieuse?

EUGÉNIE

Le sol chéri de la patrie.

LE CONSEILLER

Par un seul mot tu demandes beaucoup.

EUGÉNIE

Ce seul mot contient tout mon bonheur.

LE CONSEILLER

Qui pourrait en détruire le charme?

EUGÉNIE

Le charme plus puissant de la vertu.

LE CONSEILLER

U est difficile de résister aux forces supérieuret.

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