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CHAPITRE XVIII

Quelques théâtres s'écroulent ou s'abandonnent par suite de vétusté; mais ce cas est néanmoins bien rare; ils périssent presque tous de mort violente. Ils sont voués aux flammes dès qu'ils sont édifiés, et un peu plus tôt ou un peu plus tard, l'incendie les consumera. M. de Pourville, dans son intéressant ouvrage spécialement écrit sur ce sujet, donne la liste de ces édifices qui ont ainsi péri, et cette liste montre bien que le feu est l'ennemi le plus à craindre. Il faut donc chercher à le combattre, non pas seulement quand il attaque, car le plus souvent la défense serait inutile, mais avant qu'il se soit montré. La déclaration de guerre sera faite fatalement du jour où le théâtre sera en exploitation, et il faut dans cette prévision ne rien négliger de ce qui peut vaincre le fléau.

Cela peut se faire de bien des manières, et il serait

fastidieux, sinon inutile, de détailler ici tous ces moyens préservatifs. Un aperçu général suffira, je pense, et permettra à chacun de se rendre compte des conditions et des précautions nécessaires pour sauvegarder les monuments.

Toutes choses égales d'ailleurs, toutes les causes de destruction étant les mêmes, tous les moyens de les prévenir étant semblables, il est bien évident que, moins l'incendie aura d'aliments combustibles, moins il sera à craindre. Il faut donc avant tout diminuer cette masse d'aliments et les réduire à leur extrême limite. Si le bâtiment est construit en bois, en toiles, en matières légères et inflammables, l'incendie se déclarera et se propagera facilement; si le bâtiment est construit en matériaux rebelles au feu, l'incendie sera plus restreint, moins imminent et le danger moins à craindre. Cela est bien simple, n'est-il pas vrai? et pourtant, malgré cette vérité si palpable, malgré les nombreuses ordonnances de police qui ont trait à ce cas spécial et qui donnent des instructions pour éviter le feu, combien de théâtres, même parmi ceux élevés plus nouvellement, qui ne présentent pas toutes les conditions dictées par la prudence ! La question d'économie, celle de la durée des travaux, font quelquefois obstacle à la mise en œuvre de ces conditions; mais si le théâtre vient un jour à brûler, on reconnaîtra malheureusement qu'il eût mieux valu bâtir moins vite et dépenser un peu plus, puisque pour reconstruire le monument il faudra encore un temps nouveau et de nouvel argent. Non, ce n'est pas sur ce point important qui intéresse la durée de l'édifice que l'on doit opérer des restrictions et des réductions ; il faut toujours construire comme si la construction devait

durer éternellement : il y a déjà bien assez de causes de destructions qui viendront se présenter chaque jour, sans les augmenter encore par une insouciance coupable et une légèreté irréfléchie.

Cela revient à dire qu'il n'y a qu'un moyen, un seul, de construire uç théâtre avec raison et bon sens : c'est de n'employer dans sa construction fixe que des matériaux absolument incombustibles : calcaires ou silices, terres ou métaux; avec cela on sera au moins dans des conditions générales de préservation, qui seront déjà le premier et le principal obstacle opposé au feu. Pourtant il ne faudrait pas croire que ces matériaux incombustibles pussent conserver complètement tout l'édifice, si l'incendie est violent et prolongé. A la proximité des flammes ardentes, les pierres se calcinent et éclatent, les fers rougissent, blanchissent et se tordent sous leur poids ; les plombs, les cuivres, les zincs se fondent ou se consument, et tout cela, sauf peut-être les briques qui résistent plus facilement à une grande élévation de température, tout cela, s'il est atteint par un grand feu, pourra souffrir en partie et se détériorer plus ou moins. Allumez une fournaise autour des pyramides d'Egypte, et vous en ferez de la chaux; mais ces phénomènes de destruction ne se produisent qu'après une certaine période de durée et d'intensité, intensité et durée qui se trouveront justement affaiblies par le voisinage et la circonvolution de ces matériaux. C'est cette propriété de s'opposer pendant un temps plus ou moins long aux ravages et à la propagation de l'incendie, qui est en somme le grand avantage des matières incombustibles , le temps étant ce qu'il y a de plus précieux et de plus important dans les opérations de sauvetage; faute de "quel-

ques minutes, quelques secondes peut-être, un bâtiment peut être complètement perdu ; quelques instants de répit, il peut être sauvé. Avant que les pierres se crevassent ou se carbonisent, avant que les fers se tordent ou se déchirent, on aura pu arrêter les progrès du feu et le dommage sera plus restreint.

Ainsi donc, dans un théâtre, toutes les parties qui pourront être construites de la sorte devront l'être sans exception, et le bois ne pourra être admis que lorsque l'emploi en sera formellement indiqué. En ne s'occupant pour l'instant que de ce qui se rattache au bâtiment proprement dit, on voit que, sauf les boiseries de revêtement, les clôtures des baies, les parquets et quelques cloisons particulières, tout doit être construit à l'exclusion des matières ligneuses, et comme cela peut se faire très-facilement aujourd'hui avec les ressources dont l'industrie dispose, il ne faut, pour arriver au résultat désiré, que du soin et de la réflexion.

Une des parties importantes où le bois doit être rejeté à peu près complètement, ce sont les escaliers qui servent à la communication de tous les étages; si le feu prend à ces escaliers, ces communications sont interrompues et les spectateurs sont parqués et consumés, sans pouvoir échapper au fléau; il est donc indispensable que les escaliers du public, ceux qui servent de vomitoires généraux, soient construits d'une manière incombustible. Néanmoins, plusieurs de ces escaliers peuvent ou même doivent avoir les girons de leurs marches en bois, lorsqu'ils doivent servir à des parcours hâtifs, lorsqu'ils sont destinés à tout le personnel ambulant du théâtre. Il faut que le pied soit bien sûr, et que les chaussures mordent, pour ainsi dire, sur la

surface des degrés; de plus, cette surface en bois est plus élastique, plus souple que celle des escaliers en pierre, en marbre ou en métal, et si cela a fort peu d'importance pour les escaliers que Ton ne gravit qu'une ou deux fois par soirée, il n'en est pas de même lorsqu'un service incessant doit s'y faire, comme cela arrive pour les escaliers de communication dès loges entre elles, et surtout pour ceux qui sont continuellement parcourus par la foule agitée des artistes, des choristes et des comparses; cela est encore plus important peut-être pour le personnel de la danse qui doit habituer ses pieds au contact du bois avant d'entrer en scène, tout comme un instrumentiste s'habitue quelques instants à son instrument avant de le faire résonner; il est donc utile que les marches soient en bois, mais encore faut-il s'arranger de façon que ce bois ne puisse s'incendier. Je ne parle pas des moyens chimiques employés déjà pour rendre les bois incombustibles ; il y a d'autres procédés plus simples, peutêtre plus certains, et qui sont à la portée de tous. Cette quasi-incombustibilité peut s'obtenir en n'isolant pas e bois par-dessus et par-dessous, comme cela se pratique dans presque tous les escaliers ordinaires dont les plafonds rampants ne touchent qu'à une petite partie des marches; mais, au contraire, en mettant ces marches en contact absolu avec une maçonnerie incombustible. Alors, si l'air manque entre ce massif et le bois, l'incendie pourra tout au plus carboniser une partie de la surface ligneuse ; mais cela se fera sans produire de flammes, et, par suite, sans grand danger de propagation. De plus, en cas même de carbonisation complète des marches de revêtement, la forme maçonnée qui est au-dessous restera encore à peu près

intacte, et Ton pourra au besoin descendre par cet escalier privé de sa garniture en bois, mais néanmoins quelque peu accessible; mais il va sans dire que, pour que ce massif ne s'écroule pas, il doit être soutenu par des points également incombustibles, c'est-à-dire qu'il doit être suspendu soit à des murs, soit à des limons en fér.

Il n'y a donc en principe aucune difficulté .en ce qui touche le bâtiment lui-même, et, sauf quelques menuiseries légères, il peut être à peu près complètement assuré contre l'incendie. C'est déjà là un point fort important et qui doit donner toute sécurité aux spectateurs, certains qu'ils seront que si le feu se déclare dans l'édifice, l'emplacement qu'ils occupent les met à l'abri du danger. Mais si la partie fixe de la construction n'a rien à craindre d'un feu naissant et ne peut elle-même communiquer ce feu à d'autres parties, il en est autrement en quelques points, et ce sont ceuxlà surtout qui sont menacés par le fléau. La scène est l'endroit spécial où le danger est toujours imminent, et où il faut redoubler de surveillance; toutes ces flammes d'éclairage qui montent des planchers aux frises, ces rampes qui sillonnent tous les plafonds, ces feux si fréquemment employés pour les effets de nuit en scène, tout cela se concentre et se développe là justement où la construction est forcément plus ou moins inflammable. Les grands dessous du théâtre, d'où le bois ne peut être totalement exclu, les châssis de décoration, les praticables, les toiles, les mâts et les échelles, tout cela est accessible au feu qui peut s'étendre avec vitesse et menacer non-seulement toutes les constructions, mais encore la vie des personnes qui agissent sur cette partie du théâtre.

C'est là le côté dangereux; c'est sur ce point qu'est toujours suspendue l'épée de Damoclès; il faut donc y porter une attention plus soutenue, une vigilance plus forte. Il faut en supprimer tout ce qui peut être supprimé en tant qu'aliment primitif, et diminuer autant que possible les causes du danger. Il faut retirer des dessous les poteaux en bois et les remplacer par des supports en fer; il faut construire les loges du théâtre non pas en bois, mais bien en maçonnerie; il faut, autant que faire se pourra, établir en métal une partie des engins mécaniques ; il faut enfin ne conserver, comme matière inflammable, que ce qui sera strictement indispensable : le plancher du théâtre, quelques praticables, les châssis de décoration et toutes les toiles peintes, qui seront toujours les foyers les plus ardents et les plus fréquents d'incendie. On a bien proposé de faire les châssis en fer et en tôle découpée, puis d'enduire les toiles de substances rétives au feu ; on a proposé bien d'autres choses encore, mais tout cela a bien des inconvénients dans la pratique, et, sans repousser les innovations qui pourraient se produire sur ce point, l'architecte ne doit pas trop compter sur elles, et il doit accepter comme causes persistantes d'incendie tout ce qui n'est pas actuellement possible de supprimer ; mais alors la sécurité est moins grande que si le bâtiment était seul en question, et il devient nécessaire d'établir des engins de sauvetage, qui pourront être en état de lutter victorieusement contre les incendies qui se manifesteraient malgré une surveillance habituelle.

Ces engins, ces moyens, tout le monde les connaît : ce sont ceux qui sont partout employés, et ils ne peuvent varier que dans la disposition imposée par la

configuration des lieux : réservoirs supérieurs et inférieurs, colonne d'eau montante, simple ou forcée, pompes à bras ou à moteurs, lances, échelles, éponges, enfin tout le matériel mis en usage par les sapeurspompiers. Gela rentre dans une catégorie un peu spéciale, et si l'architecte ne doit pas en être ignorant, il doit écouter surtout ceux qui pratiquent avec tant d'intelligence et de dévouement cet art périlleux du sauvetage. Puis à ces moyens particuliers il faut en ajouter d'autres non moins importants, ceux qui servent à enclore le feu et à le limiter : portes de fer, rideaux pleins ou à treillis, cloisons métalliques entre les magasins et la scène, fermetures incombustibles entre cette même scène et le bâtiment d'administration : tout cela est nécessaire, indispensable ; faute d'une précaution prise, on peut avoir un sinistre à déplorer; mais ce qu'il faut encore peut-être par-dessus tout, c'est une surveillance fréquente et continuelle, de jour et de nuit, surveillance des bâtiments, surveillance du matériel, et pour cela il faut que les locaux qui servent de magasins soient facilement accessibles, que les pièces qui ne doivent pas être continuellement habitées soient munies de guichets qui en permettent la vue intérieure; il faut que les colonnes montantes puissent être visitées dans tout leur parcours, que quelques ponts volants soient fixes et en métal, que l'on puisse circuler tout autour des réservoirs , il faut enfin que les communications soient larges, commodes, surtout sur les combles de l'édifice, là où les secours sont souvent le plus urgents; que les chemins, les degrés, les chenaux de ces combles soient assez larges pour que l'on puisse passer deux hommes de front au besoin, et que toutes les évolutions puissent se faire

sans qu'il y ait péril pour personne; que ces passages aériens soient assez nombreux pour qu'il y en ait toujours quelques-uns de libres, malgré les flammes qui tendent à s'élever vers les sommets, et quand tout cela sera agencé convenablement, on pourra espérer avoir alors conjuré toute chance mauvaise, et avoir délivré le théâtre du sort qui pouvait l'atteindre; et si l'incendie éclate quelque jour, il trouvera pour le combattre, non-seulement un matériel en bon état, nonseulement des moyens de sauvetage tout prêts, mais encore et surtout cette vaillante cohorte d'hommes dévoués qui, pouvant accomplir leur mission avec promptitude et sécurité, suffiront pour éteindre les flammes et conserver le monument.

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