CHAPITRE XIX
L'installation d'appareils d'illumination n'est pas indispensable dans les théâtres, chacun le comprend; mais comme depuis quelques années presque tous les édifices, de quelque importance qu'ils soient, sont munis de ces appareils, il peut être utile de dire quelques mots sur ce sujet. Néanmoins, comme il n'y a pas pour ce cas particulier de règles plus spéciales aux théâtres qu'aux autres monuments, c'est au point de vue général seulement que se rapporteront les idées que je veux émettre, et de ces idées générales on déduira facilement les applications ayant un but plus déterminé.
Il va de soi que je prends le mot illumination dans le sens le plus populaire, celui qui se rapporte aux dessins de feu établis sur les extérieurs des édifices et dans des cas exceptionnels, et non les éclairages
journaliers qui n'ont pas de prétention à indiquer une fête ou une réjouissance quelconque. Les candélabres fixes, les bras ou torchères à deux anses, sont donc écartés de ces feux accidentels qui seuls feront l'objet de ce court chapitre.
Je veux l'avouer tout de suite, je regrette beaucoup les illuminations du bon vieux temps, les verres de couleur, les lampions, les pots de feu, les ifs et toute la kyrielle des engins pyrotechniques, aujourd'hui délaissés pour le gaz ou pour la lumière électrique. • Je ne puis nier que ces derniers systèmes aient plus d'éclat que les autres, mais ils n'en ont pas le charme. La lumière est brillante et vive, je le sais, mais par suite elle est blanche ou bleuâtre, et dès lors froide et incolore.
Dans les intérieurs, les feux sont mélangés avec des appareils qui en modifient l'intensité et la tonalité; sur les extérieurs, les appareils sont supprimés, les feux seuls dominent, et cette espèce d'isolement, ou plutôt cette concentration de lumières intenses en exagère la coloration primordiale. Peut-être y at-il encore d'autres causes qui produisent cet effet; mais, quelles qu'elles soient, cet effet est marqué. Les lumières chaudes, dans des salles chaudes de tons, paraissent pâles et décolorées en plein air, lorsqu'elles se montrent librement sans l'intermédiaire de verres ou de cristaux. La lumière des vieux lampions, des verres remplis d'huile, des lanternes vénitiennes était au moins jaunâtre et gaie; les reflets étaient dorés, les brillants étaient discrets et adoucis. Tout cela était doux et harmonieux à l'œil; la lumière se mettait à son plan, la perspective se faisait sentir avec vérité; les ombres portées sur les édifices étaient légères et
transparentes, et il p'y avait pas jusqu'à ces panaches de fumée et de vapeurs, qui entouraient les points lumineux, qui ne fussent éclairés par une lumière douce et agréable transformant l'atmosphère en une aventurine diaphane. Puis il y avait dans cette espèce de sauvagerie de moyens, qui dérivait de la sauvagerie des procédés, une sincérité qui plaisait à la. vue et indiquait la carcasse des appareils à feu. Le progrès, apporté dans l'éclairage au gaz, en permettant de faire parcourir toutes les formes par cea lignes de lumière, change le principe de la décoration, qui dès lors n'a plus la même fermeté, ni la même logique. Ce sont comme les panneaux de fonte qui se contournent insolemment dans le balcon, et qui remplacent les compositions rationnelles de la serrurerie forgée. Cela m'agace de voir éternellement ces aigles de feu qui ne sont plus que des ombres chinoises blanches sur des fonds noirs; cela m'agace de voir toutes ces lettres qui s'entrelacent, tous ces cartouches qui se dessinent toujours de la même façon tourmentée, mais en somme toujours froids, plats, faux. Puis le gaz est facilement atteint par le vent, les lumières s'éteignent ou se rallument par bouffées; la moindre rafale change l'aspect primitif et ampute une partie de l'illumination; les aigles perdent leurs têtes ou leurs ailes; les mots deviennent illisibles; les cartouches n'ont plus de silhouette, et ce ne sont plus que des lambeaux de feu qui se présentent aux yeux. Si ce changement encore offrait quelque imprévu, et diversifiait les motifs des illuminations, comme on diversifie les pièces d'artifice, on aurait au moins l'attrait de la variété ! mais point : ces variations se succèdent et reviennent à peu près identiques ; cela fatigue les yeux, mais ne les
distrait pas; c est la stabilité dans l'instabilité, et Ton regrette bientôt ces bons gros verres de couleur, ces plantureux lampions qui empestaient peut-être un peu, mais qui au moins reposaient le regard, remplissaient leur office avec moins d'impatience que le gaz, et qui, lorsqu'ils s'éteignaient, n'avaient pas la velléité de ressusciter un moment, pour s'éteindre à nouveau. Le combat finissait faute de combattants; mais tous les lampions mouraient à leur poste, et n'avaient pas l'humeur pétillante et capricieuse de ces petits jets émancipés, qui ne savent pas se tenir en place.
Je ne nie pas qu'au point de vue pratique l'installation des illuminations au gaz ne soit plus facile que l'antique procédé. L'entretien est plus commode, l'allumage plus simple, la main-d'œuvre plus rapide, la propreté plus grande, mais cela me touche fort peu. Ce que je demande, moi artiste ou curieux qui regarde tous ces feux de fête, c'est qu'ils me causent une agréable impression, et je n'ai pas à me soucier des moyens que l'on prend pour arriver au résultat; faites bien,- je n'exige pas autre chose; je serai peut-être injuste envers vous, peut-être méconnaîtrai-je ce qui vous paraîtra le plus louable, peu m'importe! Vous voulez attirer mes regards' par des ornementations brillantes; vous voulez récréer ma vue par des feux joyeux : c'est là le but, le seul, et rien ne doit y faire entrave. Vous n'avez pas de conditions imposées par des lois inviolables; vous êtes libres comme on l'est lorsque l'on compose une décoration quelconque, et j'ai le droit de réclamer que la fête soit festoyante, et que le plaisir soit plaisant.. Aussi, lorsque sous prétexte de réjouissances publi-
ques, je vois établir et allumer ces grands cordons de gaz qui courent maintenant sur presque tous nos édifices, je ne veux pas savoir comment ils sont établis. Je veux seulement vous dire que tels qu'ils sont, ils me déplaisent, et qu'ils ne sont rien moins que joyeux. Ces grandes lignes brillantes et sèches font un effet déplorable et attristant; toutes les façades deviennent toutes noires à côté de ces raies de feu ; les ombres sont fortes, sourdes et épaisses, le modelé disparaît; il n'y a plus de demi-teintes; le bâtiment semble bâti en carton, car tout paraît être sur le même plan; ce ne sont que des taches noires ou grises, rendues encore plus sèches par suite de l'opposition des lumières du gaz; tout cela ressemble, en somme, à une grande tenture funèbre avec des franges d'argent. Quand un cartouche brille au milieu de ce sombre ensemble, il me paraît l'écusson mortuaire du défunt; l'aspect est triste, lugubre, les trous des baies ressemblent à de grands yeux mornes, cernés de bistre; cela est étrange peut-être, fantastique si l'on veut, mais dans tous lés cas ne dispose pas à la gaieté; et si c'est ainsi que l'on veut me réjouir, je demande que l'on me ramène aux carrières.
Ne m'accusez pas de paradoxe; vous tous qui pensez que plus les feux sont éclatants, plus ils doivent égayer la vue, allez seulement un soir devant le théâtre du Châtelet, regardez le piteux effet des lumières rationnelles combattues par ces ligne: de gaz, regardez les façades toutes sombres, et comme couvertes d'un crêpe, et dites-moi si c'est là votre idéal de charme et d'animation; dites-moi si c'est le temple du plaisir qui s'offre à vos yeux, plutôt que le refuge des sinistres mystères I
Ah ! ce. qui rend gai et aimable l'aspect d'un édifice éclairé, ce ne sont pas ces lumières vives qui éclatent au milieu de l'ombre ; ce sont ces points brillants qui étincellent au milieu de la lumière, ce ne sont pas les étoiles qui se détachent sur le noir firmament, « tristes larmes d'argent du manteau de la nuit, » ce sont les feux qui paillètent au milieu de la lumière du soleil. Que les façades des monuments soient d'abord dans une douce clarté, que les baies, que les ouvertures intérieures soient plus vivement éclairées afin d'indiquer déjà que c'est au dedans que les flammes jettent leurs plus nombreuses lueurs; puis ces conditions remplies, animez si bon vous semble ces façades par des points colorés et scintillants, mettez la lumière en évidence, dessinez des formes avec des feux, semez enfin les diamants de votre écrin sur ces fonds lumineux, et vous n'aurez plus ainsi de ces grandes duretés si choquantes ; vous aurez des oppositions, mais non des antagonismes ; et au lieu d'attrister l'œil par ces masses noires rayées de lignes éclatantes, vous le réjouirez par un ensemble clair, harmonieux, relevé de couleurs et de flammes légères et discrètes. Alors ce sera vraiment le charme, la distinction, le plaisir et la gaieté.
Défiez-vous donc de ce nouveau système qui peut très-bien réussir pour les badauds, mais non pour les délicats. Laissez ces bandes, ces lettres et ces panneaux aveuglants, pour les enseignes des cafés-concerts, des brasseries ou des bals publics ; là ils sont à leur place ; ils servent de réclame, c'est la queue du chien d'Alcibiade coupée par des industriels; mais lorsque vous voudrez attirer l'attention sur le monument lui-même avec goût et noblesse, adoucissez l'éclat
de ces lignes brillantes, ne les construisez pas en dehors des principes de leur logique naturelle, donnez à tout T édifice assez de clarté pour que la masse se yoie tout entière, et rejetez bien loin ces prétendues décorations pyrotechniques dont on nous accable chaque jour, et qui ressemblent à des paillettes d'argent brillant sur l'habit d'un croque-mort.