‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 120 sur 166 · SCÈNE III Wotan et Brunnhilde · texte numérisé non relu

SCÈNE III Wotan et Brunnhilde

La Walkyrie coupable est toujours courbée aux pieds de son père. Après un morne silence, elle lève la tête, et puis s'enhardit. Le châtiment dépasse son crime.

Quel est ce crime ? Au Welse, elle a donné son aide, mais Wotan ne l'avait-il pas ordonné ; s'il avait changé d'avis, c'était sous la pression de Fricka.

« — . Ta fille a défendu ton fils dans le danger. Lorsque je suis venue lui annoncer sa mort, mon cœur s'est senti défaillir. Son amour m'avait ébloui et m'engagea à braver ton ordre.

« — Tu fis ce que j'aurais voulu faire ; tandis que je songais à finir mon tourment, en foudroyant ce monde i

ton cœur s'abandonnait à la douce pitié. — Tu n'es plus rien pour moi, Brunnhilde.

« — Chasse-moi du ciel, mais souviens-toi que je fus ton enfant bien-aimée et que mon sang est le sang de ton cœur. Ne t'outrage pas en me laissant outrager.

« — Va t'en embrasser les genoux d'un maître puisque la vue de l'amour t'a fait désobéir.

« — Si je dois tomber aux bras d'homme, que celui-là, au moins, soit un héros.

« — Au caprice du sort, je te livre.

« — Aux flancs d'une femme exilée, un rejeton divin, un Welse sommeille, j'ai sauvé la mère et l'enfant. De Sieglinde naîtra un héros magnanime. J'ai remis à la mère, Nothung en débris. (Elle embrasse ses genoux.) « Ecrase-moi comme un ver et disperse mon corps au caprice du vent, plutôt que m'exposerà la prise du lâche. Que la flamme entoure ta fille d'un rempart ; que le feu m'environne et me garde, afin qu'un grand cœur seul me nomme sa femme. »

Emu, Wotan relève Brunnhilde, la regarde dans les yeux avec toute sa tendresse paternelle retrouvée*

« — Adieu sublime enfant. Nous n'irons plus chevaucher côte à côte à travers l'immense azur ; tu ne me tendras plus souriante la coupe d'hydromel. Mais je vais allumer un brasier formidable autour de ton lit virginal. Un Seul pourra venir à toi, un héros plus libre qu'un dieu. »

Brunnhilde se laisse aller sur la poitrine de Wotan, qui la tient enfermée en un long embrassement.

(( Ce regard de joie et de courage qui brillait en m'amenant les héros et la douce voix qui me vantait leurs prouesses : 0 regard d'étoile qui se solennisait en percevant le sort aux mortels inconnus, ce regard, je l'éteins en un baiser suprême. Ta paupière se rouvrira sous la lèvre d'un plus heureux, et maintenant Wotan se détourne de toi. »

Elle s'endort doucement dans ses bras : il la couche sous un grand sapin, baisse la visière du casque, la couvre de son grand bouclier. Il incante Logue en frappant le roc de la pointe de sa lance : « Logue, viens, qu'un torrent de flammes subtiles envahisse le roc. Flamboie autour de cette cime et protège la fille du Dieu. »

Au troisième frappement de la lance de Wotan, la flamme jaillit. Du geste, il lui montre son chemin, elle entoure le rocher et bientôt Brunnhilde disparaît dans une mer de feu. Wotan alors étend sa lance, « un seul franchira ces flammes celui que ma lance n'arrêtera pas. » Il jette un dernier regard sur Brunnhilde, et disparaît à travers la flamme .

NOTE

« La Walkyrie » est un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain et du génie dramatique ; les grandeurs de Sophocle y sont retrouvées et Parsifal seulement le dépassera.

La détresse du Welsung Siegmund, son amour pour sa sœur Sieglinde, admirables, sont cependant secondaires.

Entre Wotan et Fricka se joue le vrai drame des idées : et plus grande qu'elle ne sera plus tard même, Brunnhilde emplit la scène de la majesté de son cœur.

Le rêve de Siegmund, l'incantation de l'épée, et plus encore l'apparition de Brunnhilde à Siegmund égalent tous les poèmes connus.

Cependant, la sublimité s'augmente et se parachève entre Brunnhilde et Wotan, — la confidence du dieu au second acte et les adieux défient l'admiration de s'exprimer.

Musicalement la partition égale incessamment le poème : Les gens du inonde trouvent trop longues les scènes où Wotan, la volonté aveugle, débat ses désirs contre l'implacable raison incarnée en Fricka ; celle où le dieu ouvre son cœur à sa Walkyrie bien-aimée. Selon l'habitude de ne pas suivre le drame dans l'opéra, de n'écouter que des morceaux, ils* répugnent à des expositions tout à fait nécessaires pour l'action. Leur critique absurde dans la Walkyrie serait plus motivée dans la scène de Siegfried où le Vanderer et Mime se posent des énigmes.

Parmi les motifs non encore apparus dans le « Rheingold » : la fuite de Siegmund, la pitié de Sieglinde, leur amour, la détresse des Welsungen et leur fanfare victorieuse, la brutalité de Hunding, le pressentiment de la parenté ; l'appel et le galop des Walkyries, la tristesse de Wo-

tan, le désastre des dieux, la défense de Brunnhilde, le salut de Siegfried, l'adieu de Wotan.

D'après Hans von Wolzogen, il y a nonante thèmes dans le « Ring » dont trente-cinq dans le « Rheingold », vingtdeux dans « la Walkyrie », vingt dans « Siegfried » et treize dans « Gotteramerung ». Liszt a dit dans son étude sur « Tannhauser» et « Lohengrin » : « Lesleit motivsont des personnifications d'idées : leur retour annonce celui des sentiments et des idées que les paroles du texte n'expriment point explicitement. » Il aurait pu ajouter que le rôle de ces thèmes est de rendre l'indéfini de chaque sentiment et sa fatalité.

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