SCÈNE I Le Péregrin, Erda
Le Péregrin va à l'ouverture d'une sorte de crypte et,
appuyé sur sa lance dans une attitude solennelle, il évoque la prophétesse.
« — Voyante, éveille-toi ; à mon appel cesse ton grand sommeil. Surgis, Erda, de l'abîme où tu songes, j'incante ton réveil : sors de ton rêve séculaire, sagesse primitive, éternel féminin. Viens à moi ! » Dans une lueur bleuâtre, Erda, les cheveux et les draperies couvertes de givre, paraît.
« — Qui trouble par un charme puissant la songeuse éternelle ?
« — Tu sais les lois de l'univers et les secrets de l'avenir : éclaire-moi.
« — Mon immobilité médite, et mon rêve prévoit, et ma pensée enserre la science éternelle. La Norne file et trame l'idée que j'ai conçue. Va vers elle.
« — La Norne ne connaît que la chose fatale, je veux deviner et prévoir.
« — Autrefois tu troublas ma lucidité. Une fille naquit de nos amours, elle choisit tes héros ; interroge-la.
« — Brunnhilde m'a désobéi, osant ce que moi je n'osais pas, avec mon cœur de père. Elle dort au milieu des flammes et sera bientôt la femme d'un mortel.
« — Ainsi, ma fille injustement punie î Tu condamnes le courage que tu voulus ; tu blâmes qu'elle agit ; la voulant héroïque, tu blesses à la fois et la justice et tes serments. Va, laisse-moi dormir.
« — Tu m'enfonces au cœur le souci en menaçant les dieux d'une chute prochaine. Comment vaincre ?
<( — Les lois éternelles ne pe\ivent être éludées. Tu n'es plus ce que tu dis être.
« — Erda toi-même tu n'es plus ce que tu crois. La volonté de l'avenir dépasse ton savoir. Avant de te rendre au sommeil, sache qu'un Welse triomphant, qui va éveiller Brunnhilde, rachètera c^ monde perdu. J'abdique en faveur du couple. M èrf de l'angoisse originelle, j'ai résolu la fin des dieux, et Maintenant je te rends au sommeil. »
Erda s'abîme lentement.