SCÈNE II Le Péregrin, pais Siegfried
La grotte retombe à son obscurité, et la tempête s'est calmée : c'est l'aube.
Siegfried paraît suivant l'oiseau ; celui-ci volette d'un air inquiet, puis disparaît vers le fond, à tire d'aile.
« — Où vas-tu ? dit Wotan.
a — Je cherche un rocher environné de flammes où sommeille une femme.
« — Qui t'a mis au cœur ce désir?
« — Un oiseau.
<( — Comment compris-tu son ramage ?
« — J'ai porté à mes lèvres un doigt trempé dans le sang de dragon.
« — Pourquoi as-tu tué le dragon ?
« — Pour apprendre la peur, indique-moi le chemin de la roche ou tais-toi, vieux !
« — Respecte mon âge.
« — J'ai déjà souffert de l'humeur d'un vieillard. Pourquoi ton chapeau descend-il si bas ? Quelqu'un dont tu barrais la route l'a donc crevé un œil ? Le chemin, dis-lemoi, ou je te frappe.
« Wotan se dit le gardien de la roche et lui peint le danger de la mer de flammes. Ce fer que tient Siegfried, il l'a brisé jadis.
« — Ah ! c'est toi qui tuas mon père ! »
D'un coup d'épée, Siegfried coupe la lance en deux. Un éclair jaillit de l'arme rompue et va comme allumer les flammes au sommet de la roche. Wotan ramasse avec tranquillité les morceaux de sa lance.
« Va donc, car je ne puis retenir ta vaillance. »
Siegfried embouche son cor et se jette avec résolution dans la mer enflammée ; on le perd de vue, mais on entend toujours le cor ; la fumée se résout en fine vapeur.
TABLEAU
(La brume rose en se dissipant laisse voir le décor du troisième acte de « la Walkyrie». Brunnhilde armée. L'endormie est couchée sous son bouclier telle que Wotan l'a quittée.)
Siegfried apparaît à mi-corps, regardant ; il s'avance, aperçoit Grane endormi, puis le bouclier qu'il soulève : le heaume cache le visage ; il croit voir devant lui un guerrier ; il dénoue le casque et l'enlève ; la chevelure se déroule ; il se perd dans cette contemplation ; il essaye de déboucler la cuirasse et coupe les attaches avec son
épée ; il enlève l'armure. Brimnhilde apparaît en vêtements féminins ; il tremble et, redevenu enfant et devenu craintif : « Mère, mère, protège-moi. »
Il se laisse tomber sur la poitrine de Brunnliilde, puis se relève en soupirant: il voudraitl'éveiller, mais soutiendra-t-il l'éclat de son regard ? Voici qu'il connaît la peur. Il baise la bouche de Brunnhilde après bien des hésitations ; elle s'éveille, ouvre les yeux ; debout, il la contemple.
Elle élève les bras et salue la lumière et la vie. « Siegfried, femme, est devant toi. Gloire aux dieux, gloire à toi. »
« — Oh! Siegfried, tu fus mon souci, en germe encore dans le sang de ton père, informe encore au ventre de ta mère, mon bouclier t'a protégé.
« — Ma mère vit? dit le héros.
« — Ta mère est à jamais absente ; mais moi je suis à toi, je t'adore, et, si j'ai dû subir un châtiment terrible, c'est pour t'avoir aimé, avant que tu naquis. » Siegfried est plongé dans une extase passionnée, tandis qu'elle montre les armes que Siegfried lui a enlevées ; son armure de bataille a quitté pour jamais son corps virginal ; elle n'est plus qu'une faible femme.
Il la saisit avec passion, mais elle se révolte, se défend et se rejette de l'autre côté. Les héros tremblaient à sa vue ; « pleure vierge du Valhall, déesse outragée. Ah ! tu n'es plus la Valkyrie. »
« — Sois ma femme, » dit Siegfried.
LES Xï OPÉRAS 165
Elle se voile la face de ses mains, le héros les écarte doucement.
« — 0 Siegfried, splendeur de la terre, âme du monde, laisse sa gloire à la fille des dieux, si tu m'aimes épargnemoi.
« — Sois à moi, crie Siegfried, sois à moi dès à présent. »
A son tour, Siegfried ne redoute-t-il les transports de la vierge farouche ?
« — Non, enlaçons-nous d'une étreinte sauvage, je ne sais déjà plus la peur.
« — iVdieu Yalhall, rompez le câble, Nornes, je m'abandonne à l'amour ; pour toi, Siegfried, pour toi seul vivre et mourir. »
Elle se donne aux bras du héros.
NOTE
En 1849, Wagner écrivait à Listz.
« Trouve-moi quelqu'un qui me commande mon « Siegfried » : je le ferai à bon compte. Puis je vais faire mettre dans les gazettes que je n'ai pas de quoi vivre et que je fais appel à ceux qui m'aiment. »
En 4850, « il a fait venir du papier à musique et un tireligne de Dresde : seulement est-il encore capable de composer?»
M. et Mme Ville, immortel soit ce nom, — le bienfaiteur du génie est aussi rare que le génie lui-même, — mirent à la disposition de Wagner un pavillon de leur parc à Enge, près de Zurik. Wagner s'y installa en avril 4857 : il écrivit jusqu'au milieu du deuxième acte de « Siegfried ».
Il ne reprit l'œuvre qu'en 1888 et ne l'acheva qu'en 1870.
C'est en 4867 que Mme Hans de Bullovv vint avec ses enfants àTriebschen.
Comme expression de vie, exubérance de juvénilité téméraire, « Siegfried » défie toutes les créations dramatiques ; c'est une brute rayonnante, l'être rudimentaire jeune et fort.
Dans la musique, les premières scènes relèveraient de la comédie : il y a du Caliban dans Mime, mais Siegfried forgeant sonépée et demandant qu'on lui enseigne l'art de la peur, vaut comme une page d'épopée.
L'acte du Dragon scéniquement supérieur au premier, avec la délicieuse invention du rougé-gorge qui avertit Siegfried de la trame du gnome et lui signale Brunnhilde, la
perle des femmes. Enfin la scène où Siegfried brise d'un coup de Nothung la lance de Wotan où sont gravées les runes rectrices du monde ; le réveil de Brunnhilde par le jeune héros qui devant la révélation de la beauté et du sexe, connaît enfin la peur sont des chefs-d'œuvre. En face de l'œuvre de Wagner, l'admiration redit sans cesse sa prière, toujours sollicitée par des beautés inaperçues.
Il convient de signaler parmi les thèmes : l'exubérance de Siegfried, la fausseté de Mime et sa couardise, la fanfare du héros, le Vanderer, le Dragon, l'invocation au glaive, la rêverie après la prouesse, l'oiseau, la joie de Wotan, le réveil de Brunnhilde et divers thèmes de son amour pour Siegfried.