SCÈNE If
Parsifal en armure noire, la visière baissée, la lance vers la terre, paraît et s'asseoit sur un tertre. Gurnemanz le salue : Parsifal incline la tête en silence. Un vœu le force-t-il à se taire ? Le devoir de Gurnemanz est de lui dire que ce lieu est sacré et qu'on n'y marche pas tout armé, surtout en ce saint jour. Vite, bas l'armure, c'est l'anniversaire de la Rédemption où le Sauveur sans défense s'offrit en holocauste.
Parsifal plante la lance dans le sol, il y appuie son bouclier et son épée, pose son casque, s'agenouille et prie les yeux fixés sur la pointe de la lance. Gurnemanz le reconnaît : c'est lui qui tua le cygne. Kundry le reconnaît aussi. « La lance! c'est elle, ô le plus saint des jours, auquel j'ai pu m'éveiller aujourd'hui. » Parsifal s'est relevé et tend la main à Gurnemanz.
Dans les sentiers qui égarent, il a erré.
De nouveau il entend bruire la forêt sacrée. « Je voulais apporter le salut à celui dont la plainte me jeta dans une surprise si niaise, hélas î une malédiction m'écartait du vrai chemin. Pour sauver l'arme divine je me laissai blesser, car je ne devais pas en user dans le combat :
Je la rapporte aujourd'hui inviolée, la radieuse et sainte lance du Graal.
« 0 grâce du suprême salut ! » s'écrie le vieux chevalier transporté. C'est ici la terre du Graal. Certes, la sainte chevalerie a besoin d'être sauvée. Depuis le jour où Parsifal assista au saint mystère, il ne s'est plus renouvelé.
Amfortas, farouche et obstiné, refusa de célébrer : ainsi privé de la vue divine, il espère mourir : tous sont donc privés de la sainte nourriture ; ancun appel aux saints combats n'arrive plus. Les chevaliers ont perdu leur courage, « moi j'attendais la mort dans cet ermitage, la mort qui a déjà froidi Titurel, depuis que le Graal ne le réconforte plus ».
Parsifal se lamente sur son impuissance, son aveuglement et défaille. Kundryva chercher un bassin d'eau: mais Gurnemanz tourne Parsifal vers la source et lui ôtë sa cuirasse, tandis que Kundry défais les jambières. « Serai-je conduit aujourd'hui vers Amfortas ? — Certes, dit Gurnemanz, les funérailles de Titurel m'y appellent, Amfortas a promis de célébrer encore une fois le mystère. Kundry lave avec ses cheveux les pieds de Parsifal. « Tu m'as lavé les pieds, dit celui-ci; que Gurnemanz me donne l'ablution. » Gurnemanz lui verse avec la main de l'eau sttr la tête. « Sois béni, toi le Pur, par l'élément pur. » Kundry a tiré un flacon d'or de son sein et en verse le parfum sur les pieds de Parsifal qu'elle essuyé avec ses cheveux. Il prend le flacon et le donne à Gurnemanz.
« Tu as oint mes pieds, que le compagnon de Titurel me sacre roi. »
« — Selon la prophétie je te sacre, toi le Pur, tu as assumé les douleurs de celui que tu délivres ; assume encore sa couronne. »
Parsifal a pris de l'eau à la source et mouille la tête de Kundry agenouillée :
« Je remplis ma première fonction : reçois le baptême et crois au Rédempteur. »
Puis il contemple le site.
« Que la prairie est belle aujourd'hui ! J'ai vu de merveilleuses fleurs qui m'enlacèrent, mais jamais l'herbe et la fleur n'exhalèrent un arôme si suave et ne parlèrent à mon cœur un si pur et doux langage. — C'est le charme du vendredi-saint. 0 jour de suprême douleur, tout ce qui vit et respire jusqu'à la fleur devrait s'affliger et pleurer. — Seigneur, il n'en est pas ainsi î
« Les larmes du pécheur repentant sont la rosée sainte qui fait resplendir le pré aujourd'hui. La créature se rejouit sur la trace du Sauveur et lui élève sa prière : ne pouvant le contempler sur la croix, elle regarde l'homme racheté, qui, délivré des terreurs du péché, retrouve sa pureté originelle.
« L'épi et la fleur même sentent qu'aujourd'hui le pied de l'homme ne les foule pas. Comme Dieu eut pitié de l'humanité et souffrit pour elle, l'homme imitateur de la clémence pieuse, .épargne la nature et marche même d'un pas adouci. Ainsi tout ce qui vit et fleurit et jus-
qu'à l'éphémère, la création entière célèbre aujourd'hui son jour d'innocence.
« Tu pleures, vois le pré sourit. »
Il baise chastement le front de Kundry.
On entend les cloches du Graal. « Voici l'heure, midi. Permets que ton serviteur te conduise. »
Gurnemanz a mis la cotte et manteau du Graal à Parsifal. La contrée se transforme comme au premier acte, mais de droite à gauche. Parsifal élève la lance précédé par Gurnemanz, suivi par Kundry.
La musique peint d'abord la désolation et la déchéance de l'ordre du Graal, avec un ressouvenir du motif de Kundry et de celui de l'oracle.
TABLEAU
(A la forêt succède le décor du deuxième tableau, l'abside de Monsalvat moins les tables. Lumière triste. D'un côté vient le cortège funèbre de Titurel, de l'autre, la châsse et la litière d'Amfortas, comme au premier acte.
Au milieu de la scène, un catafalque, derrière le siège à baldaquin du
roi).
— Tandis que nous escortons le saint Graal, que portez-vous dans cette châsse funèbre ?
— Elle enferme celui qui fut notre force sainte, nous menons le deuil de Titurel.
— Qui l'abattit, celui que protégea Dieu môme?
— L'âge le courba, quand il ne vit plus le Graal. '
— Qui le priva de la grâce du Graal ?
— Celui que vous escortez, le prêtre infidèle.
— Nous l'escortons aujourd'hui, car il doit célébrer.
— Malheur ! pour la dernière fois officie Àmfortas. Ah ! lui aussi crie malheur et voudrait la mort. On ouvre le cercueil. A la vue de Titurel, vive douleur de tous. Son fils se dresse : « 0 le pur, vers qui les anges se penchèrent, je t'ai donné la mort, que j'ambitionnais pour moi seul. Toi qui contemples à cette heure Jésus, obtiens que je meure. »
« Découvrez la chasse », crient les chevaliers. Jamais! il déchire sa tunique et montre sa blessure. « Détruisez le pécheur et son tourment, alors le Graal luira pour moi. > Tous s'écartent. Parsifal est entré ; il touche de la lance le fïanc d'Amfortas. « Seule pouvait fermer la blessure la lance qui l'a faite. » Amfortas défaille d'un saint transport.
« Sois guéri racheté et sauvé : je remplirai ta charge bénie soit ta douleur qui enseigna la charité et la sagesse au pauvre ingénu. Je vous rapporte la sainte lance. >
La pointe de l'arme rougoie, aspire à la source parente de la coupe du Graal. Les pages ouvrent la châsse .
Le Graal rayonne. Le Saint-Esprit descend sous la
forme d'une colombe ; Parsifal élève le Graal ; Kundry
expire en un ravissement et tous :
« Miracle du suprême salut.
« Rédemption au Rédempteur. »
NOTE
Le mythe du Graal a ses racines clans les Évangiles.
Parmi les apocryphes du Nouveau Testament, il y a l'Évangile de Nicodème, source primitive de la légende. Au moment de sa .chute, Lucifer, le plus beau des anges, portait un diamant insigne de sa primauté sur les autres esprits. C'est ce diamant tombé du front satanique, creusé en calice par les patriarches, possédé par Salomon, que les trois rois mages apportèrent en présent à Bethléem, et qui servit au Sauveur pour la sainte Cène.
D'après sœur Catherine Emmerick, cette religieuse illétrée qui a dicté en ses extases la vie de Jésus heure par heure, Joseph d'Arimathie recueillit et cacha le vase de la cène, dès qu'il sut que Jésus avait été fait prisonnier au mont des Oliviers.
Quand Joseph d'Arimathie eut obtenu de Pilate le corps de Jésus, ilapporta, aidé de Nicodème, avec cent livres d'aloès et de myrrhe, et divers baumes, le vase de la cène, et dans ce vase où avait été instituée la sainte Eucharistie, il recueillit le sang qui coulait des plaies du Sauveur.
Joseph d'Arimathie était riche, sa foi et son zèle deviennent de ce chef admirables, surhumains. A celui qui lui donna un tombeau, Jésus donna la seule relique de son corps, le précieux sang de ses blessures.
L'apocryphe nous raconte que la sanhédrion jeta Joseph en prison et l'y oublia vingt années, pendant lesquelles, le saint sang en un miracle journalier, entretint la vie du reclus.
Une nuit, Joseph vit une lance lumineuse se profiler sur le mur de sa prison, et aussitôt le saint calice rayonna. C'était la lance qui perça le coté du Seigneur que tenait Nicomède. Sitôt le mur se fendit dans toute sa hauteur: tel le premier miracle du Graal.
Joseph s'était juré, pendant sa captivité, que, s'il était délivré, il fonderait un ordre pour honorer le précieux sang. Il tint parole, réunit des hommes purs, et, en mourant, put voir son beau-frère Brons continuer son œuvre.
Voilà le plus ancien document sur le mythe.
LePeredur du Mabinoghion, la Parzeval Saga et ce vase que les bardes gaéliques du vie siècle appellent Athlon, la coupe de victoire, n'ont aucun rapport avec le saint Graal : l'assertion de M. de la Villemarqué ne mérite aucun crédit. Robert deBoron, traducteur de la légende latine, Gautier Map, chapelain du roi d'Angleterre Henri II, Chrestien de Troyes et Wolfram d'Eschenbach, voilà les quatre poètes qui ont successivement chanté la relique insigne.
On a voulu voir dans le mot Graal l'abréviation de sang royal. Robert de Baron explique le mot Graal, par ce qui agrée, ce qui plaît au superlatif.
Le successeur de Joseph d'Arimathie, son beau-frère Brons, restaura la table carrée ; il y avait toujours un siège vide, qu'on appelait le siège de Judas, et chaque fois qu'un postulant se présentait pour le service du Graal, il devait s'asseoir sur le siège vide, et, s'il était impur, la terre se dérobait sous lui ; il tombait en enfer.
Brons eut un fils nommé Alain le Gros, qui fut lui-même le père de Parsifal, selon Gautier Map.
Dans Perceval le Gallois de Chrestien de Troyes, et dans Wolfram, Titurel est le premier roi du Graal, son fils Frim u tel, engendre Amfortas, le roi maléficié.
Sous la dénomination de Queste, ou recherche du Graal,
le moyen âge a raconté les prouesses de Gauvain, de Lancelot, de Galaad et de beaucoup d'autres, seul Parsifal le pur réussit dans sa mission ; il serait oiseux de rechercher ce que Wagner a pris aux trouvères, aux troubadours, aux minnesingers. La création n'estjamais dans le sujet, toujours dans son développement.
Voici la fabulation de « Parsifal » :
Titurel, le vieux roidu Graal, a donné sa couronne à son fils Amfortas : toutest paisible et saint à Monsalvat lorsque s'y présente un postulant qu'on repousse. Car il ne peut dompter ses instincts : il se nomme Klingsor.
Entêté en son désir d'être reçu chevalier à Montsalvat, Klingsor résout la difficulté de résister aux tentations en se mutilant.
Cet acte le rend indigne à jamais d'entrer au Graal; alors l'eunuque volontaire renonce la charité, comme Albéric renonce l'amour dans le « Ring ». Il dresse son château et sa milice de ténèbres en face de Monsalvat et tend de perpétuelles embûches à cette même chevalerie qu'il a tant désirée.
Il a des jardins enchantés, d'enivrantes courtisanes, mais cela ne lui suffirait pas pour nuire au saint moustier.
Un être existe, une femme qui résume en elle toute la féminité ; elle a plusieurs noms, elle a vécu plusieurs existences. Quand Jésus passa portant sa croix, elle a ri : et dès lors elle devint la juive errante : c'est Kundry, la plus extraordinaire figure de femme que l'art ait créé.
Ni bonne, ni mauvaise, fatale et sublime, elle porte le nom. de messagère du Graal , et cependant elle subit aussi l'influence de Klingsor : alternativement instrument de lumière et d'ombre.
Un jour Amfortas s'arme de la sainte lance et va pour attaquer et vaincre Klingsor ; mais Kundry paraît fatalement
belle, et Arnfortas tombe aux bras de la tentatrice, Klingsor s'empare de la sainte lance et frappe.
C'est la dernière en date des héroïnes wagnériennes et la plus haute comme signification psychologique.
M. Ernst a signalé la symétrie d'opposition entre Elisabeth et Kundry, comme entre Tannhauser et Parsifal. Le parallélisme se continue entre le Yénusberg et le jardin enchanté, et, dans les deux drames, tout se résout par un miracle.
Kundry représente la notion théologique de la femme, source de désir et de remords. Elle n'a ni parents, ni âge : c'est l'originelle démone. Tu as été Hérodias et la Gundryggia, Rose d'enfer.. Elle est double et dans la vie consciente c'est la messagère du Graal ; dans la vie inconsciente, elle est l'instrument du mal personnalisé par le sorcier Klingsor.
Elle a vu passer le Sauveur portant sa croix, et elle a ri... « Le divin regard alors la rencontra et depuis elle le cherche ; elle croit le senlir, et le rire revient, et un pécheur tombe dans ses bras. » Aucun héros ne sauvera Kundry; le saint seul le peut ; Parsifal le pur et nul autre donnera à Kundry, le même salut que Tannhauser reçut d'Elisabeth, le moine coupable d'une blessure qui ne se fermera plus.
Dès lors Monsalvat est dans l'affliction : dès lors la colombe du Saint-Esprit ne descend plus à l'élévation du Graal.
Car, au moment où le Graal s'anime, rougeoie et rayonne, la blessure d'Amfortas se rouvre, c'est-à-dire que son âme est envahie du désir impur.
Cette simultanéité de la tentation et de l'élévation du calice est peut-être le plus grand coup d'audace de l'art dramatique.
Vainement, Gauvain, Kundry vont chercher des baumes
au fond de l'Arabie : seul guérira Amfortas le pur ingénu, le voyant de charité.
Toutl'espoir du Graal est dans la venue de ce pur ingénu et le prélude exprime d'abord le thème de la charité salvatrice.
Le motif de la foi lui succède. Jamais crédo plus enthousiaste, plus ferme, n'est sorti de poitrines humaines, et cependant ralenti d'abord, puis obscurci, il lutte péniblement contre les ténèbres menaçantes et épaissies du péché. L'indignité du prêtre coupable offusque la sainte relique : et le Saint-Esprit ne descendra plus avant l'advenue du sachant par charité, le pur ingénu.
Un jour, dans le domaine du Graal, un cygne fut frappé d'une flèche ; le coupable était un jeune homme à l'air hardi et sauvage. Gurnemanz, le doyen des chevaliers, lui montre la cruauté de son action. Parsifal brise son art et ses flèches. La pitié s'éveille dans son cœur, on l'interroge, il ne sait rien, pas même son nom. Sa mère Herzéleide l'a mis au monde au moment où son père Gamuret fut tué .elle l'éleva ignorant de tout pour le préserver d'une mort violente. Il vit passer des chevaliers armés et les suivit. Qui sait ? se demande Gurnemanz, si c'était-là le pur ingénu que nous attendons ! 11 l'emmène dans l'église du Graal, à la célébration du saint mystère, pour éprouver s'il est le prédestiné.
Au milieu des cantiques qui célèbrent la vivante eucharislie, la voix de Titurel, le vieux roi du Graal s'élève : « Mon fils Parsifal, es-tu à l'autel ; dois-je voir encore le Graal et vivre, où vais-jc mourir privé du reconfort sacré. »
Au moment de découvrir le Graal, la blessure d'Amfortas se rouvre. Le péché se réveille dans son cœur à l'instant même d'officier. Une voix mystérieuse l'encourage : « L'intuitif de charité, le pur ingénu, attends-le, mon élu. » Une ombre mystérieuse envahit l'abside, un rayon étincelant descend sur le Graal ; Amfortas l'élève et le balance.
Les chevaliers communient : le miracle s'opère, mais le Saint-Esprit ne descend pas.
Gurnemanz croit s'être trompé, il n'a pas vu le geste de Parsifal quand la plaie d'Amfortas s'est rouverte et il le renvoie.
Alors commencent les épreuves du héros mystique ; il a lutté contre le sorcier Klingsor, suppôt d'enfer, ministre du démon suscitant la tentation des Filles-Fleurs.
Longtemps le saint futur sera errant parmi les sentiers du siècle et de l'erreur : pour devenir sauveur, il faut qu il lutte et pâtisse.
Les mystères de la Passion ne furent jamais réalisés au point de vue de l'art, et n'est-ce pas extraordinaire que ce soit un artiste qui vienne donner à la foi son drame sacré ? Parsifal est une sorte de cathédrale ; c'est l'apogée de l'ogive en musique : c'est Saint-Ouen ou Cologne. Le génie a su faire plus que la foi, et il faudrait revenir à Palestrina pour entendre des accents catholiques comparables à ceux de Parsifal.