SAR PELADAN
Vous voulez bien me demander mon impression au sujet de voire Trilogie eschylienne de Prométhée. Je ne vous cache pas que j'en abordais la lecture avec une certaine terreur ; nous avions le Prométhée enchaîné complet, mais des deux autres pièces, il ne nous restait rien du tout, et il me paraissait effrayant d'en entreprendre la restitution. J'ai donc lu votre double composition, encadrant l'œuvre d'Eschyle. Eh bien! mes appréhensions se sont dissipées. Je trouve à votre*œuvre le caractère grec aussi complet qu'on peut le désirer. L'œuvre d'Eschyle avait certainement quelque chose de métaphysique, dirai-je d'ésotérique ; ce qu'il en reste le prouve assez. Les grands esprits de celte époque étaient sûrement initiés aux « doctrines secrètes », conservées dans les temples et transmises par les initiations. Les poètes dramatiques en laissent souvent transpirer quelquechose dansleurs écrits. Plusieurs pièces d'Euripide (telles que YHippolyte, les Bacchantes, et d'autres)
en sont remplies. Vous avez par conséquent été en droit de faire de même dans une Trilogie où il n'y a que des dieux, qui se passe dans un monde surhumain, aux « confins delà terre », sur ces sommets du grand Caucase qui ont été les conducteurs des mythes depuis l'Asie centrale jusqu'en Occident. Et, en outre, ces Dieux sont des Titans, les plus vieilles conceptions de la religion grecque. Enfin, il s'agissait de Prométhée, et par conséquent, de la puissante théorie du Feu universel. Ce Titan n'est pas seulement le Porteur du Feu : la tradition le donnait comme ayant modelé l'homme et la femme. Un bas-relief du Louvre représente cette opération, et c'est Athéné qui y apporte l'àme. La tradition aussi nous représentait Héraklès comme libérateur de Prométhée, et on voit, ôansYAlcesle d'Euripide, Héraklès luttant avec la mort et ramenant Alceste à son mari: scène incomparable.
Je n'ai rien trouvé dans votre composition qui ne soit conforme à la tradition et aux usages du théâtre grec du temps de Périclès. Peut-êlre aurez-vous à changer quelques mots trop modernes pour le sujet traité : je dis « quelques mots » ; je ne dis pas même quelques phrases, à plus forte raison, une seule scène. Il n'y a rien de superflu dans le développement que vous avez donné à l'idée anlique, et je ne vois pas non plus ce qu'on y pourrait ajouter.
Votre tentative était hardie, beaucoup plus hardie que celle de M. Leconle de Lisle, qui n'a eu qu'à traduire et qu'à réduire une trilogie complète du même auteur : il l'a fait non sans succès. Le public a bien accueilli les Erynnies. Pourquoi n'accueillerail-il pas le Prométhée dont la portée est beaucoup plus haute? A moins donc qu'il ne lalrouve trop haute et ne s'avoue ainsi inférieur aux Athéniens d'il y a deux mille ans. Dîomen...
Mes sincères compliments.
Le 10 avril 1894.
Emile BURNOUF.