SCÈNE II
Les mêmes, Irène, Adriano, puis les nobles.
Irène s'élance vers Rienzi ; le feu envahit le Capitole. « Grâce! Irène », crie Adriano; mais on ne l'écoute pas ; alors, il s'élance vers elle : la colonnade s'écroule sur les trois personnages ; l'armée des nobles entre en scène et contient le peuple.
NOTE
« Rienzi » ferait honneur à un Halévy, à un Verdi, même à un Meyerbeer : il y a beaucoup de vie et d'éclat dans cette partition agitée et haute en couleur, mais, loin d'être un chef-d'œuvre, cela ne ressort pas du grand art, ne pèse pas une seule page de Gluck.
Le poème non plus n'annonce point le grand auteur tragique, et c'est un exemple qu'il n'y a pas de génie spontané : l'art évolue dans un homme suivant une loi de progression tout à fait mystérieuse.
Quoique les chœurs crient et gesticulent d'une sorte très méridionale, le caractère romain, surtout celui du patriciat, est mal vu, et tourné volontairement à l'odieux.
Wagner n'a jamais eu de doctrine ; ce sublime passionné, qui devait conquérir le sceptre impérial de son art, a confondu ingénument la révolution politique et celle de l'art, et, quand il tenait le fusil de l'émeutier, il croyait sans doute faire acte esthétique.
Le choix du héros indique l'aspiration démocratique, et le vain mot de liberté plane sur l'œuvre.
En elle-même la pièce ne vaut pas mieux comme chose de théâtre que les drames de Victor Hugo.
Le « Rienzi » de Wagner est littéralemen t de même portée que les « RuyBlas » et les « Hernani»,et peut satisfaire le gros public, mais l'intérêt psychologique n'existe pas, etles effets sont entachés de scénisme populaire.
Cola Gabrino, ce fils de cabaretier devenu notaire apostolique, proclama sa constitution le 20 mai 1347 ; il voulait
faire une seule république detoutes les provincesitaliennes. Pérouse et Arezzo le suivirent d'abord. Les nobles chassés rentrèrent dans Rome. Rienzi, réfugié au château Saint-Ange, s'enfuit à Prague. L'empereur le livra à Clément VI ; son successeur, Innocent VI, se servit de l'éloquence du tribun, qui rentra à Rome en 1354, fit décapiter le célèbre brigand Montréal, mais, le 8 octobre de la même année, ce démocrate, ami de Pétrarque, fut tué dans une émeute.
Dans la lettre sur la musique à Villot, Wagner dit luimême : « Rienzi, cet opéra où Ton trouve le feu, l'éclat que cherche la jeunesse, est celui qui m'a valu en Allemagne mon premier succès, non seulement au théâtre de Dresde, mais sur la plus grande partie des théâtres. Conçu et exécuté sous l'empire de l'émulation excitée en moi par les jeunes impressions dont m'avaient rempli les opéras héroïques de Spontini et le genre brillant du grand opéra de Paris, d'où m'arrivaient des ouvrages portant les noms d'Auber, de Meyerbeer et d'Halévy.
« Ce Rienzi fut achevé pendant mon premier séjour à Paris; j'étais en face des splendeurs du grand opéra et j'étais assez présomptueux pour concevoir le désir, puis me flatter de l'espoir, d'y voir représenter mon ouvrage.
« Dans Rienzi, je ne songeais qu'à un texte d'opéra qui me permît de réunir toutes les formes admises et même obligées du grand opéra proprement dit. » Cette partition est si volumineuse qu'elle a été jouée en deux soirées.
On y peut voir les instinctivités de Wagner, un besoin de vivacité et d'action dans sa conception d'art et aussi comment ce surhumain génie adopta un moment les niaiseries socialistes d'un Fuerbach et dans « Art et révolution » parla de révolutionner le monde pour arriver à la réforme du théâtre. Un exemple de cet état d'esprit se trouve dans l'accusation d'hypocrisie esthétique qu'il lança contre le christianisme : « Les rois prirent à leur solde l'art libre des Grecs,
et on ne saurait dire qui fut plus hypocrite de Louis XIV, faisant réciter devant lui des tirades contre les despotes, ou de Corneille et de Racine célébrant, pour complaire à leur maître, l'amour de la liberté et les vertus civiques » ; et cette phrase encore extraordinaire sous la plume de celui qui devait écrire « Parsifal », qui à ce moment avait déjà écrit « Tannhauser » : «La culture chrétienne n'a pu produire que des hypocrites et des artistes se vendant eux-mêmes pour gagner le ciel ou de l'or. »
Une dernière citation peignant les faux jugements du maître.
« La fraternité universelle, proclamée par le christianisme n'attend plus que la destruction d'institutions vermoulues pour devenir réalité. »
L'idée que couronne cet opuscule donne bien la mesure de ce Siegfried sociologue. Il propose de remplacer l'Église qui décroît par le ihéàtre, et d'en faire un temple humanitaire, ce qui eut pu sourire à Auguste Comte, et fera sourire aussi tout métaphysicien.
L'art ne peut substanter qu'une élite; ce qui a fait tromper Wagner, c'est qu'il a pris Athènes pour un peuple et le peuple d'Athènes pour l'analogue de Berlin : il n'a pas vu, en son pays d'archéologues, que le public de Sophocle était un Tout-Athènes, mais non pas tous les Athéniens, ni tous les Grecs.