‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 4 sur 166 · A MADAME JUDITH GAUTIER · texte numérisé non relu

A MADAME JUDITH GAUTIER

Je Vous offre ce livre de propagande wagnèrienne, parce que de tous les fidèles du héros de Bayreuth, Vous Vavez plus approché et mieux connu.

Wagner , malgré Balzac, d'Olivet et Lacuria, sera Véponyme certain de ce siècle ! Génie du théâtre, il s'est égalé aux plus grands modèles; il trône huitième après les trois Grecs, l'Anglais, les deux Français et Gœthe. Génie de musique, il plane plus encore, troisième, avec Bach et Beethoven.

Fille de ce grand écrivain Théophile Gautier, — une fortune plus incomparable encore Vous était réservée, l'amitié, Vintimité de ce Titan, sorte de Prométhée qui apporta le feu de la vie idéale, là où les marionnettes d'Hugo et les chansons d\iuber abêtissaient le monde latin.

Combien d'heures wagnériennes j'ai passées auprès de Vous en ce Pré des Oiseaux, nid de verdure et de pensée où vous accueillez vos amis, l'été!

Parmi ces heures très nobles, je veux en célébrer une. Il y a cinq ans de cela, j'habitais plutôt la mer de Bretagne que la terre de Bretagne, sur ce fin voilier le Mage {capitaine Poirel), qui a cassé son amarre une nuit et s'est brisé sur les cailloux, malgré les pentacles qui Vètoilaient.

C'était un soir de Vaisseau Fantôme, nous avions dansé singulièrement au passage du Décollé; et à grand'peine, par un vent debout, nous avions jeté V ancre à Dinard : tandis que mon ami Poirel, suffète de la Rose f Croix, mettait des béquilles à la nef des initiés, dans la nuit tempétueuse, je cherchai le Pré des Oiseaux : je parvins à la grève et non à la porte, et ce fut par la porte-fenêtre du salon que f entrai couvert d'embrun, avec un coup de vent à éteindre tous les cierges de la piété espagnole.

C'était, pour qui connaît Votre glorieux esprit, la meilleure façon d'être le bienvenu : il y avait là Benedictus le maestro de Turandot et de la Sonate du Clair de Lune, et Fournier, V auteur de Stratonice : on parlait de Wagner, je fis ma partie en ce quatuor d'enthousiasme ; mais quelles basses formidables V océan pédalait ce soir-là, couvrant nos voix, faisant craquer les vitraux en leur liséré de plomb !

Soudain, vous vous levez disant, très grave : « Je vais chercher les reliques. » Revenue avec une sorte de reliquaire, en effet; après avoir étendu une nappe blanche, vous exposiez à notre dévotion : des cheveux blancs, du pain séché, une liasse de lettres.

Ces cheveux avaient couvert la tête sublime qui conçut la Tétralogie ; ce morceau de pain, le maître

DÉDICACE A MADAME JUDITH CAUTIER Vil

t avait porté à sa bouche, au banquet de Parsifal; ces lettres en français étaient toutes de la main qui écr%~ vit Tristan.

A haute voix, dans une émotion incessée, je lus ces pages évocatrices de la plus belle réalité qu'une femme ait jamais rêvée; et ce fut là vraiment une belle nécromancie, une inoubliable nuit, car Vaube posait sa face livide aux fenêtres avant que nous fussions revenus de notre extase.

Fille de Théophile Gautier, amie de Wagner, après ces honneurs, y a~t-il place pour louer Vos visions d'Orient : Dragon impérial et Conquête du Paradis, Vieux de la Montagne et Iskender ? Tout pâlit devant Votre naissance et la tendresse de Wagner pour Vous.

Oublieux des beaux loisirs de Saint-Enogat, de Vintellectuelle hospitalité, je ne commémore ici que cette insomnie wagnérienne où j'ai senti le frisson même déjà vibré à Bayreuth.

Que ce livre de prosélytisme soit pour Vous le souvenir de mon amitié et de ma gratitude.

Sar Péladan.

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