‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 68 sur 166 · SCÈNE II Eisa au bras de Lohengrin · texte numérisé non relu

SCÈNE II Eisa au bras de Lohengrin

Qui la conduit au lit de repos.

— Le chant s'éloigne ; nous voilà seuls, pour la première fois, loin du monde, et nul ne profanera l'effusion de nos coeurs. Dis-moi, es-tu heureuse ?

— Heureuse, ce mot n'exprime pas la béatitude où je suis ; mon cœur s'embrase d'un feu si doux que je ressens l'extase des élus.

— Oui notre amour est d'une essence sublime. Nous nous étions pressentis. Dans ton regard, j'ai lu ton innocence .

— Quand tu vins, je te reconnus, je t'avais vu en rêve. Oh ! ne prononcerai-je jamais ton nom. Le mien glisse si doucement sur ta lèvre, n'entendrai-je pas la divine mélodie du tien ?

— Ces doux parfums qu'apporte la brise nocturne, respirons-les sans en chercher le mystère : aussi le parfum de ta vertu a suffi à me faire embrasser ta cause.

— Oh ! je voudrais pour toi marcher à la mort.

« Relève ma fierté par ta confiance, laisse-moi lire ton secret. D'où viens-tu ?

— Viens sur mon cœur... Ton amour sera le prix de ce que j'ai abandonné pour toi.

« Il n'est pas dans l'humanité un destin qui s'égale au mien : Sois confiante, je viens du monde des splendeurs. »

En proie à une agitation fébrile, Eisa tend l'oreille au bruit du dehors, hallucinée, elle voit le cygne ramenant la nacelle... Elle veut savoir, fut-ce au prix de sa vie* qui il est ? Son nom.

« Malheur à nous, qu as-tu fait ? »

Eisa voit entrer Frédéric avec quatre brabançons Elle saisit l'épée et la présente à Lohengrin pour qu'il la tire aisément du fourreau.

Le héros tue Frédéric d'un coup, Les acolytes effrayés tombent à genoux.

Eisa s'évanouit. « Hélas i dit Lohengrin, notre félicité est morte. » Il appuie Eisa au lit de repos et ordonne aux acolytes de Telramund : « Portez le mort au tribunal du roi. » Puis, avec la garde de son épée, il frappe sur un timbre.

Des femmes entrent. « Que l'on pare Eisa, pour la conduire devant le roi. »

Devant tous, il veut lui dire le nom de son époux, il sort triste et grave ; on entend des trompettes sonner. Le jour point.

PRÉLUDE

Au commencement même, le roi, Henri l'Oiseleur est venu traiter avec les Brabançons, selon le droit de l'Empire. Il a dit que la trêve de neuf ans Unissait ; il a demandé qu'on le suivît en armées à Mayence.

TABLEAU

Le premier tableau représente le champ de mai ; les barons arrivent successivement avec leur bannière et leur vassaux.

Il y a là une belle coloration descriptive de la vie militaire du moyen âge, et, quoique ce soit un arrêt pour la marche du drame, tel en est le caractère, que nul ne s'y impatiente.

Une prairie sur l'Escaut, aurore croissante.

Les comtes arrivent avec leurs bans et plantent les bannières dans le sol, les écuyers portent la lance et le

bouclier des comtes. Le roi arrive ensuite avec son ban, en armure de guerre.

« Pour terre allemande, épée allemande ! » répond le chœur à l'allocution du roi.

Un tumulte s'élève ; les quatre brabançons du guetapens apportent sur une civière couverte d'un voile le corps de Frédéric. Ils accomplissent l'ordre du protecteur deBrabant.

Le roi s'avance vers Eisa et la conduit à un siège élevé, Lohengrin paraît enfin armé comme au premier acte ; il vient accusateur : Frédéric l'attaqua la nuit par surprise.

« Comme tu l'as frappé sur terre, qu'il soit frappé dans la seconde vie, » dit le chœur.

Il accuse encore sa femme d'avoir trahi son serment.

« Je vais donc révéler qui je suis.

« Dans un pays lointain, inaccessible à tous, s'élève un burg appelé Monsalvat.

« Là, resplendit un temple incomparable ; on y garde, comme une Eucharistie,, un vase auguste. Lçs anges l'ont confié aux hommes les plus purs. Tous les ans, une colombe descend du ciel et renouvelle ainsi la force miraculeuse de la relique. C'est le saint Graal ; et une foi sans tache embrase l'âme de ses chevaliers .

L'élu du Graal, est revêtu d'une puissance surnaturelle, qui lesuit, même aux payslointains, dans la défense du juste ; il garde ainsi sa force tant qu'on ignore que le Graal l'envoya. Mais, selon l'essence sublime que le

profane doit ignorer, la protection du Graal cesse dès qu'elle est révélée.

« Malheur à qui doute de l'envoyé, car s'il est reconnu, il doit vous quitter sur-le-champ.

« Ecoutez maintenant comment je récompense la question défendue. Je suis l'envoyé du saint Graal ; mon père Parsifal porte la couronne à Monsalvat, et moi son chevalier, j'ai nom Lohengrin. »

Eisa est près de s'évanouir ; Lohengrin la prend dans ses bras. Tous se lamentent. Vainement Eisa supplie et les nobles aussi. Le chevalier du Graal obéira à la loi de Montsalvat, mais il prédit au roi que jamais les hordes du couchant, ne déborderont sur l'Allemagne.

A ce moment, on aperçoit le cygne qui amène la na* celle.

Lohengrin contemple l'oiseau avec tristesse : « Mon cygne aimé^ combien j'aurais voulu t'épargner ce dernier voyage. Dans une année, terme de ta servitude, je voulais te revoir ailleurs, affranchi alors par la puissance du Graal. »

Il dit adieu à Eisa, et lui donne son épée, son cor et son anneau pour ce frère, qui devait reparaître au bout d'un an. Eisa s'attache à lui désespérément, puis elle tombe aux bras de ses femmes. Ortrude survient.

« J'ai bien reconnu la petite chaîne avec laquelle j'ai transformé l'enfant en cygne ; si Lohenrin était resté plus longtemps, il aurait délivré ton frère, folle Eisa !

« Apprenez tous, ainsi, comment se vengent les dieux* »

LES XI OPÉRAS 7.vi

Lohengrin a écoulé la parole d'Ortrude ; il tombe à genoux, les bras en croix. Soudain une colombe plane sur la nacelle, le chevalier délivre le cygne de sa chaîne ; l'oiseau plonge, et à sa place apparaît un adolescent : c'est Godefroid, le duc de Brabant. Lohengrin s'élance dans la nacelle, que la colombe emmène aussitôt. Ortrude tombe à terre en jetant un cri. Eisa contemple Godefroid, devant qui les nobles fléchissent le genou. Puis Eisa reporte ses regards vers le fleuve. Elle voit Lohengrin disparaître et tombe inanimée aux bras de Godefroid et glisse lentement à terre.

NOTE

Wagner a fait, après « Loliengrin », des chefs-d'œuvre incomparables ; quant au Prélude, il n'a jamais dépassé cette hauteur de spiritualité. Un archevêque français a dit que les anges avaient apporté cette page à la terre : et il a bien dit.

Le premier acte est un modèle d'exposition et de progression pathétique. L'accusation de Frédéric, l'interrogatoire d'Eisa, le jugement de Dieu : ce silence effrayant après le second appel, et, quand l'angoisse est à son comble, l'apparition du chevalier au cygne, forment un des grands crescendo du pathétique théâtral : sitôt après, dans le serment que Loliengrin exige d'Eisa, commence le drame intérieur et justifie cette indication du Maître lui-même : — « Tout l'intérêt consiste dans une péripétie qui s'accomplit au cœur de la rêveuse Eisa. »

On voit déjà l'art unique de Wagner dans les personnages secondaires, et ne serait-ce pas la plus grande preuve du génie que de tout réaliser parfaitement ? La Frisonne Ortrude Radbord, la sorcière haineuse, se développe aussi logiquement que la douce et faible Eisa.

« Loliengrin » n'est pas compris d'ordinaire plastiquement, c'est l'ange devenu visible et tangible ; il sera toujours malaisé à un superficiel de démêler ses mobiles. Loliengrin, être intellectuel, vivant dans l'Abstrait divin, aspire à se refléter dans un inconscient sentimental; sa force veut une faiblesse adoratrice ; sa pensée, une réceptivité émotionnelle; il veut aimer pour soulager le poids de

sa personnalité trop subtilisée. Eisa est la concrétion complémentaire où il aspire. De là deux natures, une céleste qui s'arrête à YElsa je t'aime! du premier acte.; pour renaître après la question fatale du troisième acte.

Entre l'arrivée salvatrice et le fatal départ, Lohengrin n'est qu'un homme qui s'inquiète, combat, aime.

Au point de vue poétique, le sommet de la partition parait ce récit du Graal, qui, récité sur le prélude, produit l'impression d'un Évangile.

L'adaptation de la musique au poème est complète. Les chœurs s'incorporent admirablement à l'action. Le motif dominant ici souligne et évoque les états d'àme.

On distingue aisément : le thème du Graal dessiné par les violons du prélude, entonné par les trompettes'au récit du finale. La plainte d'Eisa et l'air du cygne ; la phrase d'Ortrude (basson), le serment d'Eisa, la fanfare du roi. M. Freson a signalé que la phrase de début de « Lohengrin »• est l'embryon du motif initial de Parsifal. Le thème du chevalier lui-même s'identifie avec celui du pur ingénu.

Weber et Berlioz s'étaient déjà servis du motif dominant, même l'idée fixe de la Symphonie Fantastique est le premier exemple d'un grand développement, et la date 1830, a son importance.

L'admirable Liszt disait en 1850, dans le Journal des Débals : « Lohengrin » doit être regardé comme un événement pour la musique allemande et comme l'expression durable de tout un système nouveau qui fera révolution. »

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