‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 81 sur 166 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Le Berger, Kurwenal^ Brangœne, Melot, Marke.

Mort et Enfer ! c'est Marke et Melot.

Kurwenal et le berger se barricadent.

Le pilote vient dire que toute défense est inutile. Brangœne paraît, puis Melot entçuré d'hommes d'armes ; Kurwenal fond sur Melot qui tombe mort ; il s'élance même contre Marke ; Brangœne a franchit le parapet et se précipite vers sa maîtresse. Kurwenal blessé va tomber près de Tristan :

« Tristan, héros adoré ! ne te courrouce pas de ce que ton fidèle t'accompagne dans la mort. »

Marke est consterné. Brangœne a vu qu'Iseult vivait et la relève ; Marke majestueux et bon se lamente ; afin de lui donner le héros pour époux, il est venu à pleines voiles : il apportait la paix, le malheur l'a devancé.

Iseult, étrangère à ce qui se passe, reste en extase auprès de Tristan. Quel doux et suave sourire en ses yeuxmi-fermés ! Il brille le bien-aimé, plus qu'une étoile. Suis-je seule à percevoir la mélodie plaintive qui s'exhale de son être ? Ces sonorités adorables seraient-elles les molles vagues de l'air, exquises vapeurs, océan de délices, musique et parfum, dans le souffle infini de l'âme universelle, inconscient de s'anéantir, suprême volupté !

Iseult, transfigurée, rend doucement son âme et retombe sur le cadavre de Tristan. Marke bénit le couple mort.

NOTE

« Tristan »est l'expression complète de l'art wagnérien : il réalise intégralement la conception du maître.

La poésie et la musique pour la première, ne forment qu'une seule expression, c'est l'Art androgyne, l'art suprême, le grand œuvre.

Techniquement, les thèmes caractéristiques soutiennent l'œuvre. C'est d'après Hans von Wolzogen, disciple de Wagner, et le meilleur truchement analytique de ses partitions qu'on peut les énumérer.

D'abord le thème du désir, toujours suivi de celui du philtre de mort ; celui de l'Océan ; la colère d'Iseult, la gloire de Tristan, l'impatience d'Iseult, la passion de Tristan, la joie d'amour, la nuit d'amour, l'extase, l'amour dans la mort, la douleur de Marke, l'angoisse de Tristan, le motif^ Kurwenal, le mystère de la mort.

La phrase-mère qui désigne le couple des amants unis est formée d'une chromatique descendante et d'une chromatique ascendante, cette dernière exprimant Iseult. Il s'en faut que le musicien le plus conscient de son art soit l'esthète le plus intelligent de l'œuvre/ A part la chanson du mousse, les cris de l'équipage, la chasse et le chant du pâtre ; c'est de paroles qu'est.faite la partie vocale et non de chant.

En suivant Schopenhauer, Wagner s'est égaré ; il a prétendu que la musique était d'essence métaphysique : il faudrait alors sortir le mot de sa véritable acception.

La musique est l'art intermédiaire entre celui des formes et celui des idées ; il exprime ce qui n'est ni contingent ni

abstrait, et correspond à l'âme, terme médian entre le corps et l'esprit, et ce maître Ta dit lui-même de la femme, être médiant entre l'inconscient et le conscient.

Les arts plastiques ne représentent pas les idées, les idées n'ayant pas d'autre expression que l'énoncé littéraire, la formule verbale : entre la forme et l'idée, il y a le sentiment, et la musique procède en son action comme l'amour et la volupté.

La plus haute compréhension de l'art musical appartient donc à l'idéologue, qui y trouve son complément sentimental.

Quanta l'essence littéraire du « Tristan », deux phrases de Wagner vaudront tous les commentaires. « Je me plongeai dit-il, en l'écrivant, dans les profondeurs de l'âme, et, de ce centre intérieur du monde, je vis s'évanouir sa forme extérieure. » L'autre parole ressemble à un remords ; après une représentation, en voyant le désordre de certaines âmes, il murmura. « Cette fois, je crois que j'en ai trop dit. » Persuadé que l'âme du meilleur dévot est impure auprès de celle du génie même pécheur, je repousse les critiques morales du « Tristan » ;mais de même que le« Parsifal » enseigne le salut, la pureté, la charité ; de même « Tristan » enseigne la passion dans son pire désordre. C'est en musique, la lecture la plus dangereuse qui existe : il est vrai qu'il faut être extraordinaire pour la sentir, et initié pour la trop comprendre.

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