‹ Le théâtre d'Alexandre Hardy (volume 2)Chapitre 59 sur 203 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

PIZARE, ESTEFANIE, LEOGADIE.

PIZARE

VEVF de l'vnique appuy de ma foible vieillesse, Accablé de malheurs, d'ennuis, & de tristesse. Que tarde plus la parque à desourdir mes iours ? Qu'vn froid marbre poudreux ne m'enserre à touiours?

38 Mourir sans se venger de l'iniure soufferte.

Et sur qui ne scachant les autheurs de ta perte, Qui coupe en trahison la gorge a ton honneur, 30 Qui ta fille rauie éclipse ainsi ton heur. Mais vne crainte helas! pire me désespère Que non content après de pareil vitupère,

39 Ce volleur impiteux massacre mon enfant

D'vn licol où dans l'eau ne me l'aille estouffant

Ah! que vous me tuez aux paroles tenues, ^2 Sy grandes cruautez rarement auenuës "Ne la rencontreront: le Ciel son detfenseur [131]

Molira le courons du félon rauisseur, ^c Couroux! à quel sujet? ceste beauté pucelle Lanceroit de pitié vne viue estincelle Dans l'ame des rochers, des Tygres, des Lyons, AQ Les plus cruels vainceurs lors que nous supplions Pardonnent maintesfois & n'ont pas le courage D'opprimer le chetif que la fortune outrage. PIZARE.

51 Pensez que la frayeur du supplice au peruers A de mille innocents les Sepulchres ouuerts.

ESTEFANIE.

11 se peut faire aussi que l'heureux hy menée 54 Repareroit l'excès d'vne ardeur forcenée, PIPARE.

Que ma fille espousast vn corsaire effronté? lamais, iamais, au moins auec ma volonté, ESTEFANIE.

57 Las! helas incertains seulement de sa vie.

Vous disposez d'vn gendre au gré de vostre enuie,

PIZARE

Cela n'augmente pas ne descroist son malheur.

74 LA FORCE DV SANG [v. 360-393

ESTEFANIE. [132]

60 Et qui auroit encor nouuelle du volleur, PIZARE.

Attendon la du Ciel qui la garde certaine, Toute recherche ailleurs est dommageable & vaine: ESTEFANIE.

63 Pourquoy ?

PIZARE

Nous diuulguer du rapt deshonorez Est mettre le cautère à des maux déplorez,

Ouy certes,

PIZARE

Au surplus l'enqueste précipite 66 Contre elle du brigand arme la main dépite

De son salut victime & de son desespoir, ESTEFANIE.

Recommencez mes yeux maintenant à pluuoir, 69 Non l'humeur du cerueau qui manque à vos fonteines,

Mais le sang espuisé qui coule dans mes veines

L'ame triste exhalée en ces bouillons fumeux, 72 En ces rouges bouillons de coUere écumeux [133]

Contre vn destin cruel qui ne nous sçauroit dire

En telle ocasion le sujet de son ire:

PIZARE

75 Tout beau! possible helas qu'elle porte le faix

Déplorable en cela de nos propres forfaicts.

Ou que du tout puissant la haute préscience 78 S'en veut seruir de preuue à nostre patience,

Espreuue salutaire a touts les gens de bien

Qui sous sa main rangez ne murmurent de rien. ESTEFANIE.

81 Sy elle auoit payé le tribut à nature,

Du ventre maternel mise en la eepulture,

Esteinte d'vne cheute ou d'vn embrasement? 84 Sa perte passeroit chez moy plus doucement;

Mais, creuecœur! après que pudique éleuee

Geste plante d'honneur on auoit cultiuee 87 Sur le point de fleurir, sur le point de germer

Maints beaux neueux, qu'eust fait la vertu renommer,

Vn hyuer la surprend, vn hyuer la deuore, 90 Vn Paris a nos yeux rauie la déflore.

Desastre incomparable! excessiue douleur!

Ah! bon Dieu la voicy, qui surcroist de malheur, [134] 93 S arrache les cheueux, se deschire la face,

Signe trop apparent d'vne horrible disgrâce.

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