V. 608-646] TRAGI-COMEDIE
LEOCADIE. [147]
3 On auroit beau flatter ma poignante douleur Beau donner à mon crime vne sombre couleur, Le Soleil qu'odieux ne me sçauroit plus luire,
6 L'air polu de ce rapt mon desastre souspire, La terre qu'a regret ne suijporte mes pas, Ma vie est vne suite horrible de trespas,
9 Vn enfer de langueurs, vne prison cruelle Qui ne me tiendra plus guère de temps chez elle.
ESTEFANIE.
Appaise mon soucy tes regrets violents,
12 Nous ne sommes pas moins du desastre dolents Toutesfois auenu sa nécessité dure Veut que sans refraichir tel vlcere, on l'endure,
15 Tu crains que ta grossesse apporte vn mauuais bruit, Espouuentable esclair que ce tonnerre suit; Mais ma fille on sçaura preuenir ce diffame
18 le ne veux employer qne moy de sage femme, Que moy qui te deliure outre l'affection Instruite à ce mestier iusqu'en perfection.
21 Cela vaut fait, après la maternelle cure Vne nourice au champs discrette te procure. Qui sous nom supposé ta race eleuera [148]
24 Et le los précèdent chaste conseruera:
Mais octroie remise vne tréue à ces plaintes, A ces profonds sanglots, à ces larmes espreintes.
27 Et ne me pense plus furieuse meurtrir,
Plus les fleurs de ce teint en la sorte flestrir, A peine d'esprouuer ma haine méritée,
30 De ne voir désormais ta mère qu'irritée, Ains de précipiter parricide, en ce deiiil Qui n'est plus de saison, sa vieillesse au cercueil:
LEOCADIE.
33 Madame pardonnez ce qu'vne ame confuse Profère en desespoir de la raison percluse, Pardonez aux regrets que ma pudicité
36 Immole sur sa tombe en telle aduersité, Quiconque les pourra modérer dessur l'heure De l'outrage enduré consentante demeure,
39 Insensible a l'honneur que vous m'auez tousiours Enseigné préférable a la suitte des iours, Or plustost que commettre vne impieuse offense,
42 Que ne les reprouuer selon vostre deffense. Ma force entreprendra sur elle: & mes ennuis Au iour ne seront plus remarquables produits,
45 le les deuoreray: leur aigreur adoucie [1491
Auec vostre bonté qui de moy se soucie. ■'
82 LA FORCE DV SANG [v. 647-684
ESTEFANIE.
Courage cher espoir, les maux plus déplorez
48 Obtiennent maintesfois sous les cieux implorez Vne agréable issue, \ne fin plus heureuse, Que n'en fut l'origine horrible & funereuse,
51 Combien estimes tu deuoir encor aller ? LEOCADIE.
Helas ie sens vn faix douloureux deualler Qui presse sa sortie & d'espreintes cruelles
54 Me trauaille le corps iusques dans les moûelles, Et neuf lunes tantost s'accomplissent depuis Qu'en ce piteux estât langoureuse ie suis. ESTEFANIE.
57 Patience mon heur espère après la pluie Vn serain gracieux qui tes larmes essuie, A ce mal violent succédera le bien
60 Sur ma parole croy que ce ne sera rien.