V. 161-204] TRAGEDIE
HERCVLE.
Artizan cauteleux, qui brasses ma ruine, 62 Sous le poison tardé de ta langue maline,
l'auroy l'esprit bien louche, & mousse de raison,
Si ie n'apperçeuoy de loin ta trahison, 65 Tu viens de conspirer auev vne marastre,
Qu'a mes dépens toujours ton erreur idolâtre,
Et plus tu m'as flaté de louanges, tant plus 68 le me dois défier d'vne mortelle glus.
Ministre des rancœurs iniques d'vne femme,
Et de ses passions le satellite infâme, 71 Tu m'as gratifié, comme on fait les poissons.
Qui rompent vigoureux leurs mortels hameçons,
Tu m'as gratifié comme vn veneur, qui laisse 74 Eschapper le lion, coulpable de foible&se:
Parle, parle, dy-moy, les destins l'ont permis,
A quelle indignité sa haine m'a soumis.
EVRISTEE 77 l'excuse le soupçon qui ta prudence abuse,
On ne te dresse point de pie^^es, ny de ruse,
lunon de tes labeurs satisfaite se tient, 80 Ce dessein glorieux a nioy seul apartient,
Doresnauant ce monde imbu de ta vaillance,
Faisons qu'elle pénètre en celuy du silence; 83 La terre triomphée ores va triompher,
M'amenant son portier du noir peuple d'enfer:
Montre Cerbère au iour, donne-uioy sa dépouille, [341] 86 Et plus du sang humain, ny d'autre ne te souille.
Et lors de m'obeïr atfranchy ie t'absous;
Car bien que ta vertu ne soit commune à tous, 89 Plusieurs, & de notre âge, ont surmonté des monstres;
Montre diuersement la force que tu montres.
Témoin le fils d'^Egee, & s'il faloit de moins, 92 Que ce Neptunien produire des témoins,
Atalante, vne vierge, a tué de sa dextre
Le fléau de Diane à tels combats adextre: 95 Combien vn Orion, chasseur efféminé.
De pareils ennemis auoit-il butiné!
Mais du sombre cahos illustrer ses beaux gestes, 98 Se cueillir vn laurier de ses Cyprès funestes.
De forcer du destin la naturelle loy,
N'est concédé qu'aux fils de lupin, comme toy: 1 Ce labeur te mérite, & de luy tu es digne,
Déifie-toy donc par sa merueille insigne,
HERCVLE.
Cruel, insatiable, après l'enfer domté, 4 Dy-moy, que vous auez de faire volonté;
210 ALCESTE. [v. 205-244
Quel exploit conseillé de lunon, vient en suite, Si les Dieux de la haut ie doy point mètre en fuite, 7 Mon père violent de son trône arracher, Saturne mon riual de ses fers détacher, Où rauir le trident de Neptune, qui bride
10 Les ondeuses fureurs de l'élément liquide?
Dy-le moy préparé, que sans perdre de tems, [342] De l'vn ie passe à l'autre, & vous rende contens;
13 Dy, dy, iusques a quand ma longue patience Vous seruira félons, de fable, & de fiance. Astre cent fois maudit! aspect infortuné,
16 Sous lequel d'vn barbare esclaue ie fus né! Las! de ta tyrannie, à quoy tient infîdelle. Qu'ainsi que des périls, ie ne triomphe d'elle?
19 Vn iour, vn iour viendra, que la rébellion De tous mes enuieux fera punition:
Retourne en ton palais, au milieu des délices,
22 De ce nouueau labeur atendre les prémices. Va, contre ton espoir ie reuiendray plus fort, Et si Cerbère est peu, i'enebaineray la mort.