DIDON, ^NEE, CHŒVR, ANNE
DIDON
ANne c'est fait de moy , ce corsaire effronté Enleue impunément mon honneur affronté; Ses mats sont couronnez, sa brigande cohorte, Nos viures dans les naux amasse de la sorte,
21 Qu'vn troupeau picoreur de fourmis épandus,
Ausi tost qu'en luillet les épies sont tondus: [28]
11 comble preuoyant, la froidure voisine,
24 De quelque chesne vsé la profonde racine,
Les chemins en sont noirs, & au labeur ardent, Il ne va qu'au trépas le butin démordant:
27 Donques voila ma crainte en desespoir changée Et c'est oii ton conseil imprudent m'a rangée, D'vne simple étincelle vn brasier il éprit,
30 Qui depuis me deuore & le sang & l'esprit: Las ! helas ! que feray-ie ? helas ! à quel remède Courra dorenauant l'erreur qui me possède?
33 Demandes-tu, Didon, quel remède? la mort, La mort, si peu de chose h vn courage fort: La mort, ô misérable ! ô dure recompense !
36 Alors qu'a son motif désastreuse ie pense :
32 DIDON [v. 637-685
Vn que i'ay naufrageux de la Parque recous,
Que voulurent les Dieux abismer en courous, 39 Pauure, couuert décume, & priué de retraite, A la rigueur ainsi pour salaire me traitte : La faueur de mon lit ne l'arrestera pas? 42 Ha! le voicy ma sœur, il croise à nous ses pas, Sus, sus, que Ton s'écarte, ô troupe bien aimée. Chacune face place à mon ire enflâmée, 45 Qui le consommera, s'il osoit d'vn refus : Ha! traitre, à ce visage éperdûment confus, le ly l'intention de ta sinistre enuie, 48 Tu viens pour massacrer qui t'a donné la vie, Tu viens pour deceuoir, qui conoist de ton cœur, La trahison fardée, & l'iniuste rancœur: [29]
51 Me couurir le dessein de ta fuite homicide? Hé! de quelle manière esperois-tu perfide Pouuoir abandonner ma terre à mon deceu? 54 Comment as-tu ce dol exécrable conceu? Ne t'auroit point touché cette dextie donnée Autrefois à la tienne au nom de l'hymenée? 57 Ny notre amour passé, ny le destin sanglant De celle que tu sçais meurtrir en la quitant? Mesme désespéré, ores que la tempeste 60 Sous vn astre orageux vn naufrage t'apreste, letterois-tu ta flote a la rage des flots, Quand bien ta Troye encor fleuriroit en son los? 63 Qu'il ne te la faudroit que treuuer asseurée, T'y efforcerois-tu l'onde ainsy colerée?
L'honneur d'vn chef prudent, autre fois mérité, 66 Déroge a ce départ plein de témérité ;
Me fuis-tu? par ces pleurs, par ceste main loyale, Puis que rien plus ne reste à ma grandeur Royale, 69 Que ie t'ay tout donné, tout mon plus précieux, Par l'hymen commencé, si iamais à tes yeux, Chose de moy prouint désirable, & douce, 72 Dépouille ce désir, & ma voix ne repousse, Ce désir inhumain, de perdre te perdant, Vne, de qui tu es l'Aurore, & l'Occident: 75 Voy, voy, qu'à ton suiet vn monde m'est contraire, Les peuples Lybiens ne s'en peuuent plus taire, Les Roys de Nuniidie ont iuré mon trépas, 78 Voire, helas! & pour toy, les miens ne m'aiment pas ; [30J Ma pudeur est éteinte, & sa première gloire, Qui m'éleuoit au Ciel dans vn trône d iuoire, 81 Hoste ingrat tu m'en veux laisser le souuenir ! Puis que ie n'ose époux te dire a l'auenir? Tu me le veux laisser de la Parque voisine: 84 Car le moyen que plus à viure ie m'obstine? Possible en attendant mes murs à ruyner,