‹ Le théâtre d'Alexandre Hardy (volume 3)Chapitre 26 sur 230 · V. 686-732] SE SACRIFIANT · texte numérisé non relu

V. 686-732] SE SACRIFIANT

D'vn germain parricide, où qu'à m'enprisoner, 87 Le Getulois larbe ameine ses batailles :

Encor si ie portois de toy dans mes entrailles,

Par la fuite absenté quelque gage d'amour: 90 Et qu'vn petit Mnée apparût en ma Cour,

Folâtre en ieux d'entans du tout abandonnée;

le ne reputerois ma couche infortunée!

93 Ha ! la douleur me serre & le cœur, & la vois,

Fay fait plus que ma force, & que ie ne deuois. ^NEE.

Disputer contre toy, Reyne, beaucoup de choses, 96 Qui sont sous la raison de tes raisons encloses,

Nullement, nullement, ie tien de vérité,

Que des miens & de moy tu as trop mérité, 99 Qu'étouffant le soupçon redouté d'infamie,

Ton grade en mon endroit passe celuy d'amie.

Il le passe Didon, ie ne te puis nier 2 Des deuoirs d'amitié sinon que le dernier;

Et iamais, visitant les prouinces étranges,

le ne seray honteux de chanter tes louanges: 5 Célébrer tes bien faits & les remémorer, p^jj

Tant qu'vn esprit vital me fera souspirer!

Mes vœux d'vn souuenir te porteront l'homage, 8 Tant qu'Aenée, où d'Aenée vne larueuse image,

D'auoir voulu brasser vn parlement fuitif;

Ne l'imagine point, onc ie ne fus captif, 11 Onc ie n'ay prétendu le nœu de mariage,

Quand bon me semblera, restraindre mon voyage DIDON.

Trompeur, à quel but donc aspira ton dessein, 14 De ma pudicité perpétrant le larcin,

Au creux de cette roche a mon malheur funeste?

Roche où te l'exposa la vengeance céleste; 17 Me cuidois-tu suiette a la lubricité?

Suiette à receuoir tes gens en ma Cité?

Leur permettre en ton nom plus qu'aux Tyriens mesme? 20 T'appeller en mon lit? t'offrir mon diadème?

Afin qu'à ton plaisir te fust loisible après,

Volage, d'échanger notre Mirthe en Cyprès? 23 Balance derechef le mal que tu veux faire,

De tuer ta Didon, par ses mains la detfaire.

Las! c'est bien la meurtrir que la vouloir quiter, 26 Veuille donc ce conseil damnable reietter.

Helas ! Aenée, helas ! pren pitié de ma flâme !

Ne me dérobe point la moitié de mon âme, 29 Demeure auprès de moy, que ie voye tes yeux,

Que ie hume à long trait mon venin furieux,

Appaise en tes regars la rage insatiable [32]

32 De ton Tyran de frère, enfant impitoyable.

34 DIDON [v. 733-766

iENEE.

Madame, modérez, modérez,

DIDON

hé, comment?

Modérer les chaleurs d'vn feu si véhément? 35 II faloit conseiller la misérable Elize

D'éteindre son amour aussy soudain qu'éprise.

ANNE

Le tems a triomphé de plus fortes douleurs. DIDON.

38 Oiiy bien vers tes pareils de fraudes receleurs. Qui n'aiment que par feinte, acoustumez au change: Mais mon amour n'a rien que d e grand, que d'étrange, 41 Fiché dedans le cœur, dans le sang, dans les os, Qui toy perdu, s'apreste vn cercueil de repos.

ANNE

L'inconstance raessied au titre que tu portes. DIDON.

44 Elle ne te conuainc que de preuues plus fortes, Inuincible restée à toute affliction, Qui ne pénètre point iusqu'a l'afiection, 47 Qui des biens fortuits simplement nous sépare, Cartage, monument de ma constance rare, Cartage, que malgré les Astres rigoureux, 50 le consacray Sichée à tes mânes heureux, [33]

Ha! ce nom ramenteu me liure des alarmes Dignes de ma folie, & dignes de mes larmes, ^NEE.

53 Plût au Ciel te pouuoir par ma mort secourir, Et la haine des Dieux rebelle n'encourir!

DIDON. Peux-tu m'abandonant n'encourir point leur haine, 56 Ame ingrate cent fois, & cent fois inhumaine? .ENEE.

Forcé de leur décret ie poursuy mes erreurs.

DIDON

Pourquoy me remplis-tu de nouuelles fureurs? 59 Forcé de leur décret tu meurtriras qui t'ayme, 0 insoluable excuse, ains l'horrible blasphème!

iENEE.

Parauant que te voir i'ay sçeu leur volonté, 62 Comme aussy tu la sçeus l'esclandre raconté. L'esclandre d'Ilion, vne nuit continue.

Qu'il te plut des Troyens festoyer la venue. DIDON.

65 Nuit plus fatale à moy, que celle qui les tiens. Par le cheual fist choir es Argiues liens.

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