V. 845-888] SE SACRIFIANT
Quelque tigresse aura ses mamelles preste!
46 Car de dissimuler, qu'ay-ie plus arresté ? A quel meilleur espoir me suis-ie reseruéeV Sa veuë dessur nous de terre il n'a leuée,
49 N'a daigne' regarder en face, ô creue-cœur ! Qui luy daigna soumettre vn Empire, & son cœur: L'inhumain seulement de mes pleurs continues
52 Vn soupir, vn sanglot n'a perdu dans les nues ; Et toy grande lunon, grande ie le croyois, Et toy Saturnien, patient tu le vois
55 II n'y a plus de foy par le monde asseurée, Vn bany recouru de l'onde coleree, En ma couche pudique, en mon trône receu,
58 Les siens que preseruer autre que moy n'eust sçeu: (He! l'extre'me fureur me transporte insensée,) Cet abuseur en fin me tient recompensée,
61 Cuide rémunérer mes bien-fuits prodiguez, Or des sorts Lyciens faussement alléguez, Tantost d'vn mandement apporté de Mercure:
64 Oiiy, comme si les Dieux n'auoient point d'autre cure, Qu'ils n'eussent dans le Ciel que d'vn traître à penser. Voilà certes de quoy leur repos offencer,
67 le ne te retien plus, du départ ie n'étriue, [38]
Cingle en ton Italie, abandone ma riue, Cherche vn règne nouueau sur l'abîsme des flots,
70 Si le Ciel n'a de luy toute équité forclos. Si quelques Deïtez l'habitent, pitoyables. Si quelques-vnes sont au peruers imployables,
73 Tes vaisseaux échouez contre le premier banc, Ouuerts en mille lieux, par le dos, par le flanc, l'espere qu'on t'oira, la mort dedans la bouche,
76 Reclamer, inuoquer ce nom, qui ne te touche: Mon ombre toutefois rouant de noirs flambeaux, Te fera pis mourant, que la rage des eaux,
79 Elle y sera présente, (fc vengée a mes mânes. On viendra l'anoncer aux riues Stygianès, Hal ie, ie, soustenez, emportez-moy d'icy.
BARCE
82 0 malheur! ô malheur! ô malheur! qu'est-ce-cy? le crain que sa foiblesse au tombeau ne la meine.
Courons vite mes sœurs, au secours de la Reyne. iENEE.
85 Cruelle, m'enuier l'heur de te dire à Dieu? Soit, vn iour la raison dans ton âme aura lieu. Tu iugeras Didon du courage d'Aené, 88 Aussi-tost qu'il verra stable sa destinée,
88 DIDON [v. 889-930
Et qu'il aura franchy ce Dédale d'erreurs:
le iure que Neptune, & toutes ses horreurs, 91 Que péril, quel qu'il soit n'empêchera ma barque,
De te rendre vn deuoir où la foy se remarque, [39]
De reuoir le Soleil de tes yeux adorez, 94 Pour vn moment, de corps, non de cœurs séparez.
ACHATE
Alons fils de Déesse, alons, ne te replonge Dans le gouffre inhumain du remors qui te ronge; 97 La flote nous atend,
^NEE, las! que ne sommes nous, En pleine mer des flots épreuuant le courons!
CHŒVR DES PHŒNICIENNES.
0 Amour, ô fortune, QQ Malicieux démons.
Quelle vieille rancune
Vlcere vos poumons?
3 A quel nouuel esclandre '
Voulez-vous inhumains.
Cent fois pires nous rendre, Q Que les auares mains
Du meurtrier sacrilège.
Inutile en son piège?
9 Alors que ce danger
Nous panchoit sur la teste,
Vn fuitif étranger, 12 N'auoit fait la conqueste
Du précieux butin
De l'honneur d'vne Reyne, 15 Qui du mauuais destin, mq]
(Sa prudence encor saine,)
Surmontoit les efforts 18 Etablis en ces bors.
Maintenant vne rage
Possède ses esprits, 21 Son sceptre, & son courage
Luy tombent à mépris:
Le salut ne la touche 24 Du peuple Tyrien,
Tout au pris de sa couche
Déserte ne sent rien:
27 Vn seul perfide Aenée
Tient notre destinée.
Deuorant sa douleur, 30 La voilà qui recluse.