‹ Le théâtre d'Alexandre Hardy (volume 3)Chapitre 27 sur 230 · V. 767-798] SE SACRIFIANT · texte numérisé non relu

V. 767-798] SE SACRIFIANT

iENEE.

»Quiconque se repent du bien qu'il a pu faire, 68 ^Quiconque le reproche, impuissant de le taire, »Qui niesme s'en souuient, pert le mérite aquis, »Fust-il au tien semblable, & voire plus exquis, [34]

DIDON

71 Ma plainte méprisée, & ma iuste prière,

Vn reproche sans doute a suiuy la colère!

Tu n'en ferois pas moins en ma place réduit, 74 Mais ployable, naissant tu étoufes ce bruit.

Il ne sortira plus de l'enclos de ma bouche,

11 ne t'offencera d'vne seconde touche; 77 Tu me vois à tes piez tienne plus que iamais,

T'adorer comme vn Dieu; ie iure désormais

D'esclaue te seruir, ie me repute heureuse, 80 Et ne m'éloigne point de ta face amoureuse;

N'éclipse les rayons de ton double Soleil,

Me le promets-tu pas, ma lumière, mon œilV 83 ^Tes destins sont icy: à l'homme de courage

»Le pays est par tout où est son auantage.

^NEE

N'accuse que le Ciel, ie ne suis plus à moy, 86 Pressé du partement par sa seuere loy !

DIDON

Ha! cruel!

^NÉE

hé! Madame!

DIDON

ha! barbare infidelle!

CHŒVR.

Courons la retenir, helas ! elle chancelle !

DIDON

89 Impiteux homicide, au moins, au moins atens [35]

A tuer ton Elise, encore quelque tems.

^NÉE

S'éclate vn foudre horrible, & appaise sa rage 92 Sur la teste d'iEnée, auant qu'il vous outrage.

DIDON

Le moyen de partir, & ne point m'outrager?

De m'ôter à la Parque, & d'auis ne changer? 95 Tu ne peux, tu ne peux ; éloignant notre riue,

De celle d'Acheron tu m'aproches chetiue;

Ne le fay-pas Aenée, Aenée, pren pitié 98 De Didon, de sa ville, & de son amitié.

Hardy I, 3

36 DIDON [v. 799-844

Trop de pitié me tient, la douleur qui te mine, M'arache à ces sanglots l'âme de la poitrine, 1 le déteste le iour que ie deusse bénir, Mais daigne à toy Princesse vn moment reuenir! Escoute de pié coy ce peu que ma pensée

4 Se reserua touiours à te dire forcée ; Au cas que les destins plus doux m'eussent permis, Dessous mon propre auspice vn Empire remis, 7 A mes soucis féconds vne borne prescrire, Les ruynes de Troye on me verroit élire : On verroit, on verroit, si les Dieux supliez

10 M'auroient d'vn pesant ioug d'oracles déliez. Des Pergames recheus, des Pergames antiques, La cendre préférée, & les douces reliques:

13 Ailleurs ie ne voudrois vne ville planter,

Et le sort vagabond des Troyens arrester. [36]

Mais ores Apollon Grinean me demande

16 En la grande Hesperie, auec toute ma bande; Les destins de Lycie ainsy l'ont commandé, C'est là que ma patrie a mon amour bandé.

19 Si toy Phœnicienne obtiens vne retraite Dedans les fortes tours de Cartage parfaite. Quelle raison, dy-moy, d'enuier notre bien,

22 De fortune pareille au bord Ausonien?

Encores i'oublioy, qu'autant de fois que l'ombre Nous enferme le iour dans son grand voile sombre,

25 Que la nuit fait sur nous son humide circuit. De mon vieil géniteur l'image me reluit. Trouble, haute, effroyable, & de fureur comblée,

28 Enioignant ce départ à mon âme troublée,

D'ailleurs ne me mouuroit mon Ascaigne innocent, Qui de plus de seiour le dommage ressent,

31 Que ie priue des chams que le destin luy donne; Bien plus, le Messager du puissant Dieu qui tonne, (Pateste nos deux chefs) ce diuin truchement,

34 M'auoir reïteré le mesme mandement ; le l'ay veu deualé du Palais de sou père, Entrer dedans tes murs, apparent de lumière;

37 Mon oreille ententiue a sa voix englouty, Menacé de la haut, pour n'estre ia party : Cesse de t'enflamer, & moy par la complainte,

40 Voyant comme ie suy l'itale de contrainte.

DIDON. [37

Tu la suis de contrainte, exécrable imposteur. Non, Dardan ne fut onc de ton tige l'auteur, 43 Tu n'as d'vne Déesse infecté la gesine,

Ains conceu du Caucase, à ta bouche enfantine

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