ANNE, ^NÉE
ANNE
Si de l'antique amour vne foible étincelle, Prince Dardanien tu belle âme recelle,
13 Sy de ton naturel céleste, & généreux ïu n'as acoutumé fouler les malheureux : Ecoute par ma bouche vne Reyne chetiue,
1(5 Qui ta pitié coniure en forme de captiue, E'coute vne prière, afin de l'exaucer.
Que selon l'équité tu ne peux repousser.
^NEE
19 L'aueugle affection t'empesche de comprendre
Pourquoy ie suis contraint à regret de méprendre,
D'vser de cruauté ver l'obiet gracieux, 22 Auquel certes ie doy la lumière des Cieux,
Poursuy, ne laisse pas d'acheuer ta harangue. |^49j
ANNE
Las ! ma parole meurt sur le bout de ma langue,
25 L'image des douleurs qui assiègent ma sœur, L'estat oii ie la laisse implorant ta douceur, Du souuenir me tuë ; ainsi qu'vne Menade
28 Errant sur Citheron, de son esprit malade: Va, disoit la pauurette, Aenée supplier. Qu'à mes iustes clameurs ie le daigne plier,
31 Remontre que Didon ne fut au port d'Aulide, La ruyne iurer de la gent Priamide, Que de son géniteur troublant le saint repos,
34 le n'ay semé la cendre, ou déterré les os,
44 DIDON [v. 1135-1174
Que ie ne blessay pas sa mère a la meslée,
Que la mesme ie suis qui de l'onde salée 37 Le receus n'aufrageux à ma table, en mon lit,
Où ma virginité le second il cueillit,
Oîi Sichée oublié, ie perdis la mémoire 40 De ma [iremiere foy, de ma première gloire!
Remémore comment larbe dédaigné,
Au fleuue des plaisirs le cruel s'est baigné! 43 Comment ie le préfère à mes yeux, à mon âme,
Pourquoy donc il me veut sous la poudreuse lame
Reclure auant le tems? pourquoy désespéré 46 11 court au cœur d'hiuer sur le flot coleré?
Pourquoy sans nulle ofîence il m'a tant pris en hayne ?
Vne semblable plainte elle ourdissoit a peine, 49 (^^ue deux ruisseaux de pleurs luy arrousent le sein, [50]
Que la voix au canal d'amertume tout plein.
Se resserre étoupée, & que sa face pâle 52 Ne diffère de ceux qu'au scpulchre on deuale.
.ENEE.
Cesse de me vouloir acroistre la pitié, le ne manque non plus qu'elle fait d'amitié, 55 Sa douleur est la mienne, helas! ie la déplore, Et la dextre des Cieux à son ayde i'implore:
Vnique médecin, quel besoin que d'ailleurs
58 Tu cherches le remède à tarir ses douleurs: Le fauorable aspect de ta face présente, Ses larmes, ses soucis, ses angoisses ab^^ente,
61 Elle ne meurt sinon à faute de te voir.
.ENEE.
Mais la loy du destin m'empesche ce pouuoir, M'arrache de l'Elise, oîi ie voudroy sans cesse 64 Sacrifier des vœux a ma chère Princesse.
ANNE
»Iamais l'homme prudent ne se trauaille en vain, ^Tranquille ne se plaist d'emV>rasser l'inceitain, 67 »De trainer Ixion, sa peine continue, »Vne fortune stable, & heureuse obtenue.
it:NEE.
Passager en ces lieux, ie la néglige, aftin 70 D'ancrer oîi mes trauaux ont leur fatale fin.
ANNE
Cartage est-elle pas de l'arrester capable? [51]
En quoy la trouue-tu d'impuissance coupable? 73 Est-ce l'air pestilent qui te chasse d'icy?
Où nos mœurs, que dans peu tu aurois adoucy?