V. 1951-1994] SE SACRIFIANT
BARCE
L'excessive douleur les plaintes me dérobe, Enuieuse de l'heur malheureux de Niobe,
53 Ha ! que ne suy ie vn marbre, vn tronc, ou vn rocher! Qui deust incessament des larmes épancher, Arrousant le cercueil qui dans son peu d'espace
56 Va serrer l'ornement de cette terre basse, Va serrer le suport de mon âge chenu, Suport en son auril, a peine paruenu, [g2]
59 Soleil, qui ne luisoit au milieu de sa cource, Fontaine, qui tarit en découurant sa source, Helas! helas! ie meurs de ne pouuoir mourir,
62 Et vouée en ma mort, la sienne secourir,
CHŒVR.
Si par l'égalité coniointe a l'infortune, Nous moissonons vn fruit d'alegeance commune,
65 Que l'esclandre où chacun tire vne mesme part, Le péril où chacun subit mesme hazart, Doit nous encourager, consoler, & résoudre,
68 Rien ne sert désormais en larmes se dissoudre : Ce n'est que relâcher à la mercy des flots Vn vaisseau, que l'espoir de salut n'a forclos.
71 Cela n'est que du sort accroistre l'insolence! Au contraire roidis contre sa violence.
Les Dieux nous aiderons, qui veulent supliez,
74 Nos courages d'vn tems à l'effet dépliez;
Qui ne peuuent pas moins, qu'alors que notre fuite En la Reine éprouua vne masle conduite:
77 Procurons à son corps les honneurs méritez. Que pour comble obtenu de ses prosperitez On sacre à sa mémoire vne feste annuelle,
80 Qui comme le Soleil, roule perpétuelle,
ANNE
0 friuoles honneurs, puis qu'ils sont impuissans,
De nous ressusciter des enfers pâlissans, 83 Puis qu'au partir du monde, innocent, & coupable.
Tombent dedans vn lieu, d'obscurité capable. [83]
Puis que le vieil Charon n'a son esquif vsé, 86 Plus aux moindres pasteurs qu'aux grands Rois refusé,
Pesle-mesle iettez au port qui ne repasse,
Sans égard de vertus, de beautez, ny de race : 89 0 friuoles honneurs dont l'arriére saison
Ridicule se montre a l'humaine raison!
Qui veut fleurir au monde en vn estât prospère, 92 Confonde la louange auec le vitupère,
Imite du Troyen la feinte pieté.
Aux dépens d'vn Empire, & d'vne chasteté.
64 DIDON [v. 1995-2026
95 Qu'il n'obserue de foy qu'auec son auantage, Des peuples inconus supposez de partage, Tel méchant iouira du profit, de l'honneur, 98 II embrasse -viuant le vray corps du bon-heur, Didon le prouue assez, Didon, qui fut n'aguere, Alors que son bourreau déloyal se confère,
1 Que la vertu se voit sous le vice opprimer, Las ! (& qui plus) sa gloire imprimée entamer : Mais touiours ses regrets trouueroient vn dédale;
4 Ce roc Sisiphien touiours monte & deuale, Obtenons, obtenons de tréues vn moment, Que l'on aille placer ce corps au monument,
7 Qu'en larmes dessur luy ie distile mon âme, Ains qu'vn mesme bûcher nous consomme en sa flâme.
MESSAGER. [84
0 funèbre auanture! ô cruelle pitié!
10 0 aueugle cent fois a choisir ta moitié!
Voila que le mépris de mon Prince t'apporte, larbe préféré, tu ne fusses pas morte!
13 larbe vn grand Monarque, enflamé du renom, Qui rechercha ton lit sous les loix de lunon. Qui te vouloit combler d'vne grandeur heureuse,
16 Et vnir à ta gent la sienne valeureuse: Vnion suffisante à rendre l'vniuers Sous vn ioug tributaire en ses peuples diuers;
19 Le sort ne l'a permis, qui te portoit enuie, Qui n'a que trop ainsi la vengeance assouuie De mon prince blessé de ce ialous martel?
22 Sans doute qu'au rapport d'vn accident mortel, Quelque reste d'amour luy arrache des larmes, Luy fait tomber du poin ces vengeresses armes,
25 Qui deuoient du Troyen, & d'elle triompher, L'vn emporté de l'onde, & cette-cy du fer.
SCEDASE, f^i
ov