‹ Le théâtre d'Alexandre Hardy (volume 3)Chapitre 44 sur 230 · V. 1862-1901] SE SACRIFIANT · texte numérisé non relu

V. 1862-1901] SE SACRIFIANT

CHŒVR.

Le meutre de la Reine ores nous a surpris. ANNE.

63 He ! Cieux ! que dites- vous ?

BARCE

le glaiue du perfide, Glaiue en ses mains fatal perpètre riiomicide.

ANNE

Lancez sur moy, grands Dieux, vn foudre punisseur,

66 Que feray-ie ? où iray-ie ? ô ma vie, ô ma aœur. Me deuois-tu trahir de ta mort simulée? Mais me dois-ie montrer à la voûte étoilée,

69 Pestiféré flambeau, qui t'allumant le sein, Qui de tes chastes vœux reuoquant le dessein. Te contraigny flétrir l'honneur de ton veufuage,

72 Qui pousse ta belle âme en l'oublieux riuage: Pardonne-moy ma sœur, auant que trépasser, Ne me sçaurois-tu plus mutuelle embrasser:

75 Me dire vn long adieu? lâcher vne parole, Qui de mon desespoir l'extrémité console ! Au défaut de la voix, pardonne moy des yeux,

78 Et que leur Occident me luise gracieux:

Las ! tu es autant-vaut, le butin de la Parque Aucun signe de vie en toy ne se remarque,

81 Tu n'es plus qu'vn flambeau débile, qui s'éteint: [79] Les roses, les œillets, disparus de ce teint, La mort, l'atfreuse mort sur tes membres campée,

84 A laquelle pour dard i'ay fourny cette espée, Ha! ie veux reparer le parricide fait, le veux du mesme fer expier mon forfait.

87 Princesse, désormais nostre vnique espérance, Princesse, désormais nostre vnique asseurance. Résiste généreuse au desastre malin,

90 Pardonne pour l'amour de ce peuple orphelin : Las ! pardonne à t[a] vie, embrassant sa tutele, Reçoy-nous affligez sous l'ombre de ton aisle,

93 Phœnix de ta germaine elle en toy reuiuant, Prend le frein de fl'] Empire, & le va releuant, Que ta prudence ainsi nous repare sa faute

96 Du suprême destin la prescience haute A causé, non pas toy, sa précipite mort. Puis que tout l'Vniuers ne dépend que du sort.

ANNE

99 0 sort, inique sort ! la rancœur de ta haine N'en veut qu'à la vertu, sa malice inhumaine Le modelle a choisi de la perfection,

62 DIDON. [v. 1902-1950

2 Pour nous combler de deuil, d'ennuis, d'affliction,

Tu ne trouviois obiet digne de ton enuie,

Que celle qui cent fois te vainquit en sa vie, 5 Immortelle sinon par le mortel apas [80]

De celuy, qui les Dieux francs ne dispense pas,

Qui porte audacieux iusques dans leur courage: 8 (Toutefois traitrement) le poison de sa rage,

0 serpent infernal! monstre, que les fureurs

Auorterent là bas en leurs noires horreurs, 11 Amour, peste du monde, ennemy de nature,

Qui trébuches les tiens dedans la sépulture.

Bourreau de l'innocence, ha! que ta cruauté, 14 Tes meurtres iournaliers, & ta déloyauté.

Nous deussent auertis d'exemples rendre sages ;

Eloigner la raison de tes mortels passages : 17 On remarque les bancs dispersez en la mer.

Mais premier que te voir tu nous fais abismer:

Toute contagion, toute autre maladie, 20 Horsmis la tienne seule, à tems on remédie :

L'homme viuroit heureux de ton ioug aifranchy,

Implacable tyran qui ne fus onc fléchy, 23 Déluge de tous maux, qui d'vn plaisir qui passe,

Laisse des repentirs que la Parque n'éface:

Ma sœur, ma pauure sœur, he ! faut-il qu'vn tombeau 26 Ait ce qu'eurent les cieux, & la terre de beau?

Faudra-t'il que les vers, (énorme sacrilège.)

Déuorent peu a peu ta poitrine de neige? 29 Que ta bouche iadis de Pithon le seiour.

Ses oracles diuins ne donne plus au iour?

Ne me reuele plus ses secrettes pensées ? [81]

32 0 amer souuenir des priuautez passées !

0 Anne désastreuse! ô prophète soupçon!

Mas approchons les hors de ce corail besson, 35 De ce corail blanchy d'Atrope l'homicide !

Si quelque esprit errant, foible encor y préside,

le le recûeilleray de mes lèvres bouché, 38 le le deuoreray auidement cherché;

le receuray dans moy le reste de son âme.

Ha! que ta défiance a mérité de blâme, 41 De ne m'auoir, ma sœur, le proiet décelé.

Et me le décelant de compagne appelle!

Mesmes fer, mesme iour acheuoit nos fuzées, 44 Nous deualions ensemble aux plaines Elizées,

Charon n'eût à deux fois traietté nos espris,

Non contente d'vser de ce rogue mépris, 47 Tu les éteints en moy, & ton peuple & ta ville,

Proche de sucomber, aux barbares seruile,

Proche de lamenter sous vn ioug éternel, 50 Ton meurtre de malheurs infinis, criminel.

Page 1