V. 631-672] TRAGEDIE
»Aucun n'est toutefois tenu de l'impossible, »Ny luiter du destin la puissance inuincible,
33 »La volonté suffit es affaires ardus,
»Et par trop s'obstiner plusieurs se sont perdus. A quoy profitera désormais, ie vous prie,
36 Geste inclination deuote à la patrie?
Dénuez du pouuoir de luy donner secours, Les empires mortels ont vn certain decours,
39 Changent de l'vn à l'autre, & la cause ignorée Est au sacré vouloir du destin référée, Gardons d'y résister, son courroux irrité
42 Foudroyé tost où tard vne témérité,
ABRADATE,
L'affection t'inspire vn conseil, ma Panthée,
Propre a se releuér, son infamie ostée! 45 11 est selon le temps, non selon la raison.
Cuiderois-tu Cirus aymer la trahison?
N'estoit pour establir sa neuue tyrannie? 48 Sa générosité ce pouuoir luy dénie,
Aux traîtres on promet, mais que doit-on tenir,
»A ceux, desquels on craint autant h Tauenir? 51 A ces roseaux pliez a tous vents d'espérance,
»L'asseurance vers eux est n'auoir d'asseurance.
PANTHEE.
Appelles-tu trahir vn état accablé [184]
54 Sous le faix des malheurs ! vn océan troublé
D'orages assidus, où iamais la bonace
N'aplanira des flots la coléreuse face?
57 Si c'estoit trahison, du moins tu ne trahis.
Qu'après les Cieux cruels, ton désolé pais.
Premier ils ont quité son antique tutelle, 60 Ils l'ont laissé tomber d'vne chute mortelle,
Que vaillance, deuoir, courage, pieté.
Ne sçauroit relouer ayant iadis esté.
ABRADATE.
63 Le reflus coustumier des fortunes mondaines Ebloiiit nos esprits en ses courses soudaines, Où la prospérité maintenant florissoit,
66 L'aduersité sa place â mesme heure reçoit, »Vn vent plus incertain sur l'onde ne se iouë, »Que fortune mouuant son inconstante roue.
69 Cirus nous a vaincus, peut-estre que tantost Il ne restera rien deuant nous de son ost, »Le sort, autant que Mars aux batailles, préside,
72 »Et le pouuons loyal épréuuer de perfide.
122 PANTHEE. [v. 673-711
PANTHEE.
Qui se verroit encor des bataillons sur piez,
Toucheroit vn secours de puissans aliez, 75 Reprendroit abatu le courage d'Anthée?
Tu n'aurois de suiet de croire ta Panthée,
D'adraetre son auis funeste à tes lauriers, 78 Mais la terre engloutit la fleur de nos guerriers
Aucun n'est demeuré capable de deffence, [185]
Il ne reste à nos yeux qu'vne orpheline enfance, SI Qu'vn nombre langoureux de vieillars décrépits,
Nos voisins sont de crainte en leur borne tapis,
Qui tâchent d'écarter ce ténébreux nuage, 84 Plutost que l'atirer chacun dessus sa plage. ABRADATE.
»L'extremité produit de merueilleux effets. PANTHEE.
Non j)a8 chez des captifs entièrement deffaits, 87 Abandonnez du «Ciel, & du secours des hommes,
Totalement perdus, ainsy comme nous, sommes. ABRADATE.
Au pis, nous auons plus d'honneur a nous ranger 90 En la suietion du plus vil étranger,
Seruir la cruauté des peuples de Borée,
Celle des Nasamons en l'Afrique altérée, 93 Que de prêter le col au félon rauisseur
De nôtre liberté.
PANTHEE.
C'est pourtant le plus seur,
Tu appelles félon qui hait la felonnie, 96 Qui n'a de cruauté sa victoire ternie,
Qui combat pour la gloire, & non pour le butin !
Mon heur, par le saint nœu qui ioint notre destin, 99 Par la première ardeur de nos iugales fiâmes,
Par l'immuable amour qui vit dedans nos âmes.
Par la compassion des trauaux endurez, 2 Par ma iuste prière, & ces yeux éplorez, [186]
Laisse-toy, laisse-toy fléchir à ma poursuite,
Embrasse vne fortune égale à ton mérite, 5 C'est elle qui te prie, elle qui te semond.
Qui te veut établir d'vn grand Roy le second,
Ce faisant mon espoir tu gaignes en ta perte, 8 Notre prospérité au triple recouuerte,
Tu nous mets à l'abry de l'orage grondant,
Et ne peus encourir blâme que de prudent. ABRADATE.
11 Papréhende des Dieux la colère future.