V. 515—563. TRAGEDIE
La rage qui l'aueugle, à fin de s'assouuir
16 Dans les parcs bien gardez l'émancipé à courir, Où le Pasteur le donne à ses chiens en curée, Voilà quelle est vers nous sa force comparée;
19 Foible, triste, battu, désespéré, confus, Apres auoir soufiFert vn vergongneux refus, Dépourueu de retraite ainsi que de courage,
22 Qui n'ose démarcher appréhendant l'orage : Jugez mes compagnons si sous semblable sort Nous auon pour le vaincre à faire vn grand effort.
25 Vn affreux desespoir iusques-là luy commande, Qu' exposant ses pays à la flame gourmande, Il confesse vaincu n'y prétendre plus rien,
28 En ce qui reste entier conseruant nôtre bien. Pareil nombre au surplus inutile a la guerre, Iniurieux fardeau que dédaigne la terre, [26]
31 Trompe qui ne connoit ses scadrons opposez, Estre sous diuers noms de même lieu puisez, Daces, Cadusiens, Alains, Scythes & Getes,
34 Déguisent seulement ces nations abiectes, Nées sous vn climat, infertile en guerriers, Qui ne sçauent que c'est de cueillir des lauriers:
37 Car où soit la vertu, tousiours sa renommée Luit, Soleil gracieux, par le monde semée, Outre que sans courage & sans dextérité,
40 Cela n'est qu'vn cahos couuert de nudité, La pluspart desarmée ainsi que mal conduite, A le cœur aux talons, & l'espoir en la fuite :
43 Allon donc mes amis accomplir leur destin, La gloire me suffit, ayez tout le butin.
Chacun suiue au surplus mon généreux modelle,
46 Et sçache que la mort fuit qui n'a point peur d'elle, Et sçache que ie tien mon plus bel ornement, Les playes que ce corps reçoit iournellement,
49 Que ma poitrine aux coups s'ofl'rira la première, Que ma dextre de Mars déboucle la barrière.
Or l'ennemy qui simple ignore ses defaux, 52 Pose tout son espoir en chars armez de faux,
Que vos rancs entr'ouuerts à leur course apperceuë.
Inutiles rendront, telle attente deceuë, 55 Et semblables après ce téméraire effort
A la vague creuée auant que d'être à bord, [27]
Vous n'auez seulement que d'attendre en silence, 58 Elargis çà & là, passer leur violence,
Les cheuaux par les flancs percez à coups de traits,
Qui rompront effroyez, harnois, brides & traits, 61 Leurs maîtres renuersez pèle mêle sur l'heure.
Donnons, vôtre courage abhorre la demeure,
Courage manifeste a ce frémissement
22 AL MORT DE DAIRE. v. 564-596.
64 Qui transporte mon cœur d'vn doux rauissement: Et qui ne me permet de le plus faire attendre , A bonne heure voicy le diuin Aristandre,
67 Augure que les Dieux ayment si chèrement, Et qui va le futur dire sincèrement.
ARISTANDRE
Sire, le sacrifice en ses signes présage
70 Vn bon-heur que la ioye empraint sur mon visage, La victime immolée a eu comme l'éclair, Son feu resplendissant, & s'est perdue en l'air,
73 Nuls sinistres oiseaux ne troublent mes auspices. Bref que les immortels nous regardent propices. Et que ce iour ternit la gloire du passé,
76 De vos premiers exploits rend le lustre effacé : Mais ce destin suprême en son conseil ordonne. Que sans plus dift'erer la bataille se donne: [28]
79 Dépeschon d'obeyr, le céleste vouloir
Punit quiconque, sçeu, l'a mis à non-chaloir; Obéissons enfaus, les puissances suprêmes,
82 Couronnez au combat nous meinent elles-mêmes, Et semble que Phœbus qui se leue riant Nous promette auiourd'huy l'Empire d'Oriant.