SCENE m
STRATON, ARISTOCLÉE.
STRATON
IL ne tient plus qu'à vous, dédaigneuse farouche, Vn ouy proféré de cette belle bouche, Me rend le plus heureux qui respire le iour, Qui combate, soldat, sous l'enseigne d'amour, 1 Le bon homme fléchy, vient de signer ma grâce. Et ne reste sinon que sa fille le face, Et ne reste sinon qu'à me gratifier, 4 De vouloir sa parole, ores ratifier.
Dites donc aprez moy ; autre épous (i'en atteste La sœur du Dieu qui sied dans le thrône céleste) 7 Autre épous que Straton ne me possédera, Autre, pour mes faneurs, ne le précédera. Autre ne peut ce droit qu'à sa honte, prétendre, 10 Parlez, faites l'oracle a haute voix entendre, Oracle de qui pend mon bon ou mauuais sort, Oracle qui me iuge en suprême ressort.
ARISTOCLÉE.
13 Surprise, vne action d'importance si grande. Résolue a loisir plus de terme demande. Et ne faut pas auoir beaucoup d'entendement, [171]
16 Pour iuger qu'on ne peut bâtir sans fondement. Qu'amour ne meurit pas dedans vne iournée, Et ne donne a cueillir les fruits de l'hy menée,
19 Fruits suiets à pourrir, en cas que la raison Ne les cueille elle-même en leur propre saison.
STRATON
Vous semble pas, mauuai^e, assez longue la suite
22 Des trauaux amoureux qu'auance ma poursuite, Vne discrétion muette n'a laissé De vous montrer le cœur mortellement blessé,
25 Les soupirs, les sanglots frequens à vôtre aureille, N'ont que trop découuert mon ardeur nonpareille, Même la plus grossière au discours eut compris
28 Le but en mes desseins du mariage pris, Vne confession me plairoit, ingénue, Vous auoiiant, captiue, autrepart détenue,
31 Elle me plairoit plus, voire à l'infinité, Que d'ouyr épargner ainsi la vérité.
ARISTOCLÉE.
Ma libertine humeur ne s'aiFecte à personne, 34 Qui la connoît, de feinte onques ne la soupçonne.
98 ARISTOCLÉE. v. 537-568.
STRATON
Calistene chez vous conuerse, familier, EL doit ainsi plutôt le courage lier.
ARISTOCLÉE.
37 Calistene parent, vse dVne hantise. Qui n'allume au désir aucune conuoitise.
STRATON. [172
Si est-ce que beaucoup en parlent autrement.
ARISTOCLÉE.
40 Le moyen d'empêcher vn vulgaire qui ment. STRATON.
Non, cela ne se peut, mais puis qu'à la bonne heure Chez vos affections la liberté demeure, 43 Elles pourront sans peur & sans force auiourd'huy, Mon seruice accepté, me libérer d'ennuy. Elles pourront loger au cœur d'vne pucelle, 46 De mon feu violent quelque faible étincelle. Et n'en rougissez point, plutôt promettons nous, L'inuiolable foy de l'épouse à l'épous.
ARISTOCLÉE.
49 Mon inclination déteste le seruage,
Et me plait de nourrir vn pudique veufage.
le ne croiray iamais qu'vne telle beauté 52 Panche moins vers l'amour que vers la cruauté. ARISTOCLÉE.
De quelle cruauté se trouueroit coupable Vne, qui d'offencer le moindre est incapable? STRATON.
55 II ne faudroit donc pas cacher dedans ces yeux Tant de charmeurs appas & si contagieux, Il ne faudroit donc pas, insensible à leurs fiâmes 5g Sçauoir prendre a la fois & éprendre nos âmes:
Parlons du principal, vn père m'ncceptant, [173]
Ne confirmerez-vous son chois au même instant. ARISTOCLÉE.
Ql Vn père, la douceur & la prudence même, Ne tirannisera mes désirs à l'extrême.
STRATON
Disposée à vouloir mon droit fauoriser, 64 Le désir ne se peut après tiranniser. ARISTOCLÉE.
Vn téméraire orgueil onc ne me fera croire Que vôtre amour ne soit le comble de ma gloire, 67 N'excède mon mérite, au reste auec le tems Nous pourrons demeurer l'vn de l'autre contons.