V. 1051-1093. TRAGI-COMEDIE
Aprez si le public souffre à nôtre sujet,
Son aueugle fureur n'aura point d'autre objet,
53 Elle fera de moy chetif & de ma race,
Ce qui fut fait d'Orphée en sa cruelle Thrace, Vous ne pouuez auoir plus fauorable sort,
56 Hé bons Dieux ! ce penser me tuë auant ma mort. Mon esprit affligé ne s'en sçauroit distraire. Mou cœur à ce vautour ne se sçauroit soustraire,
59 Et la parque ne peut que tardiue arriuer, Que tardiue, ce cors de sentimens priuer.
CALISTENE.
Présumer qu'vn public sans autre offense, épouse,
62 Les armes empoingnant, sa rancune ialouse, Que sur sa frenaisie, vue grande Cité, Qui ne voit en cela nulle nécessité,
65 Rompe auec ses voisins, leur déclare la guerre, La plus brutale gent du reste de la terre A peine en viendroit là, & si mal à propos,
68 Eschangeroit le trouble a vn commun repos. Posons que le crédit de Taduersaire inique, Gaignât enuers les siens ce pouuoir tirannique,
71 Le Ciel iuste vengeur nôtre party prendroit. Le Ciel pareils effors inutiles rendroit. Son bras tousiours égal qui nos œuures balance,
74 Oncques ne s'abbaissa deuers la violance, loint qu'à l'extrémité ce discord hazardeux. Peut finir en la fin du premier de nous deux,
77 Pour dissoudre ce coup d'orageuse tempête, A luy prêter adonc le collet ie m'apprête, Bien certain qu'il aura la moitié de la peur,
80 Que ce bras n'est alors au courage trompeur, Et qu'il succombera plutôt à l'entreprise, Qu'vn, qui iamais vanteur importun ne se prise.
ARISÏOCLÉE.
83 Bons Dieux, le desespoir de ce sanglant dessein, Auec mille poignars me transperce ie sein, Faites, faites état que mon heure suprême,
86 Préuiendra le moment de ce malheur extrême.
Qu'où ie reconnoîtray tel desastre approcher, [197]
On ne me le pourra, que morte, reprocher,
89 Ce bras m'immolera de placable victime. Plutôt que le sujet du desordre on m'estime. Qu'infernale furie au monde subsister,
92 Veillez donc d'vn projet furieux désister.
TEOPHANE.
Certaine autre frayeur mes esprits intimide.
112 ARISTOCLÉE. v. 1094—1120.
CALISTENE.
Quelle encor?
TEOPIIANE.
Les aguets dVne embûche perfide.
CALISTENE.
95 Le plus braue en ce cas tombe où l'aura permis Vn destin qui régit tout le monde soumis.
L'homme accuse souuent le destin de sa perte, 98 Qu'il a peu, préuoyant, diuertir trop apperte.
CALISTENE.
lamais homme ne peut paruenir à ce point, Ou l'ordonnoit son sort de n'y demeurer point.
TEOPHANE.
1 L'épreuue chaque iour nous montre que le sage Se tire du bourbier d'vn funeste passage.
CALISTENE.
Non pas quand le décret fatal y contredit.
TEOPHANE.
4 Son pouuoir, la prudence aux mortels n'interdit.
CALISTENE. [198]
Non, mais elle l'aueugle au besoin plus extrême. Ainsi trouuerez-vous tousiours la chose même.
TEOPHANE.
7 Absurde opinion, qui ne veut empêcher A l'homme de vouloir en ses maux trébucher.
CALISTENE.
Il est bon de munir aucunesfois sa vie, 10 Contre ce que machine vue homicide enuie.
TEOPHANE.
Là principalement regarde mon auis, Là doiuent en effet se tourner nos deuis.
CALISTENE.
13 Sur mes gardes, vn œil à Perte, ie ne sçache Traître, que ma rencontre effroyable ne fâche, Que reconnu, ce bras ne puisse préuenir 16 Dequoy se preualoir d'ailleurs ou se munir? TEOPHANE.
Vous le sçaurez, ayons la fidelle entremise De personne affidée expressément commise, 19 Qui peu à peu moyenne vn accord mutuel, Qui tâche d'adoucir ce courage cruel,