‹ Le théâtre d'Alexandre HardyChapitre 124 sur 220 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

LEVCANOR, MESSAGER, LONCATE.

LEVCANOR.

VN extase rauit de nierueille profonde Mes esprits, que parmy les Citoyens du monde Nul jusqu'icy connu par la postérité, Le nom parfaictement d'heureux n'a mérité;

73 Fortune, ou le destin moteurs de nostre vie, Impriment sur chacun la dent de leur enuie, Nous clochons imparfaicts d'vn ou d'autre costé,

76 Et lupiter nous a telle espérance osté, [333]

Seul de qui la grandeur oncques ne diminue, Seul de qui la splendeur prospère continue,

79 Entre les Rois qu'il a son image commis,

Pour modérer le frein des grands peuples soumis, Auantagé de biens, d'amis, de renommée,

82 Ma trame s'en alloit heureuse consommée, Paisible florissant d'honneurs & de pouuoir. Prince autant fortuné que le Soleil pût voir,

85 Si la nécessité de laisser en ma place Vif qui me succédât allié de ma race, N'eust mis la jalousie au cœur d'vn estra-nger,

88 Qui voudra du refus enduré se venger,

laçoit qu'iniustement, veu le peu d'apparence. Qui fût de luy donner vn droict de préférence,

91 Dissemblable de mœurs, dissemblable de biens. Bref, le fauorisant, i'estois cruel aux miens; En qualité de père, & de Roy, i'ay ma fille

94 Pourueuë d'vn Espoux digne de sa famille, Vertueux, opulent, de mon peuple affecté, Le salut du païs en cela respecté: [334]

97 Mais ce Scythe éconduit d'vn telle demande Ne faudra d'implorer sa nation brigande, Amie du discord, accoustumée au sang ;

00 Si que de sa fureur mon Royaume n'est franc, Tributaire asseruy sous l'effort de sa rage, Ha! ce soin me bourrelle affoibly de courage, 3 II me semble ja voir ces vagabonds épars Nos terres enuahir de fiâmes & de dards, 11 me semble ja voir ces Tygres sanguinaires,

158 ARSACOME v. 606-652.

6 Encontre mes sujets sailir de leurs repaires,

Dessur tel doute ayant des espions transmis,

Qui Testât rapporté de ces cauts ennemis, 9 Nous donnent le loisir de garnir la frontière,

Et à leurs cruautez poser vne barrière.

Helas! que ce labeur suruient mal à propos, 12 Cassé d'ans qui n'ay plus besoin que de repos,

Qu'^acque Timpiteux à son parquet adjourne ;

Voicy IVn de nos gens despesché, qui retourne, 15 Esperdu de frayeur conceuë en ses esprits, [335]

Raconte vistement ce que que tu as appris?

MESSAGER

SIRE, ta Majesté n'attende que la guerre, 18 N'auise, & au plustost, qu'a défendre sa terre,

Arsacome outragé souffle à sa nation

Vn flambeau de fureur & de sédition, 21 L'anime à se venger de l'injure commune;

lusques là transporté de fiel & de rancune,

Que sur le cuir de bœuf en suppliant assis, 24 On void autour de luy d'escadrons espaissis,

En armes s'amasser file à file, de mesme

Que s'il tenoit le lieu de Monarque suprême, 27 Tous viennent à l'enuy luy offrir du secours,

Ta préuoyance donc à elle ait son recours.

LEVCANOR.

Ce gros flot ne fera que creuer au riuage, 30 Telle animosité nous oste de seruage,

Justement reuoltez du joug de ces meschans,

L'impiété, la fraude en leurs âmes cachans, 33 Freslons qui le trauail deuorent des Abeilles;

Qui nous ont surchargez de peines nompareilles,

Moy, ie mourray premier donnant l'épée au poin 36 Où je reconnoistray qu'il en sera besoin, [336]

Ne le vaut-il pas mieux, que miné de vieillesse,

Mon peuple sous le joug de cesTygres ie laisse? 39 0 iniques cent fois, & priuez de raison,

Qui de ce déloyal croyez la trahison!

Qui m'auez réputé coupable de vostre ire, 42 Auant que de vouloir du passé vous instruire;

Qui plus que les Dragons pleins de férocité

Vous armez contre moy sans l'auoir mérité ; 45 Doutez-vous inhumains que lupiter n'élance

Son foudre punisseur sur telle violence?

l'espere que du moins nos guerets engraissez 48 D'vne pile de morts veufs d'ames délaissez ;

Les nepueux frémiront au récit de l'histoire;

Mais rends moy de leur camp la forme plus notoire, 51 Expose quel amas se fait de l'ennemy,

Car ie n'ay ton message entendu qu'à demy.

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