V. 753—798. D'ACHILLE
53 Compagne chez Pluton dans les nuicts éternelles,
De vostre pieté, ô Ombres fraternelles!
Comment, helas! comment pourray-ie caresser [-14] 56 Vostre commun bourreau, & ne vous offenser?
Ains de quelle façon me contraindre le geste,
Que la rancune au front n'éclate manifeste ? 59 Que me précipitant auec mon foible effort.
Soudain ie ne luy donne, ou recoiue la mort?
Du moins ne luy saillir furieuse au visage, 62 Et comment pratiquer ce dont ie hay l'vsage,
La germaine d'Hector? Hector qui tint toûiours
Purs, non contaminez de trahison ses iours? 65 Las ! i'ay trop de vouloir, & l'espoir de bien faire
Me fait craindre à part moy de ruiner Taffaire.
DEIPHOBE.
L'extrémité cruelle oii nous sommes rangez, QQ Doit surseoir ces bouillons de colère enragez ;
Dompte-les par l'amour pieux de la patrie,
Qui outre tes parens a deux genoux te prie; 71 Scrupuleuse, ne crain de l'honneur vaciller.
Autre chose est trahir, autre dissimuler,
»N'importe pas comment la victoire s'obtienne 74 »D'vn puissant ennemy moyennant qu'on la tienne;
Ainsi que nous ferons si ta dextérité
Immortelle de los à la postérité, 77 Ne refuse vanger les morts que tu déplore,
Sauuer le résidu de ce naufrage encore. [45]
Il n'y a qu'vn moment se scauoir contenir, 80 Dans l'embusche attiré laisse le nous punir,
Pren le plaisir de voir en sa teste abbatus,
La Grèce regagner ses nauires batus, 83 Troye libre de siège, & libre- de douleurs,
Semer dessous tes pas vne moisson de fleurs,
A l'exploit consacrer mille & mille cantiques, 86 T'ordonnant des autels, & des festes publiques.
POLIXENE.
Redeuable au païs, redeuable aux parens, De la vie, & des Cieux qui me vont esclairans,
89 Réduite a ne pouuoir n'exercer tel office, Déesse reuerée en Paphe, & en Erice, Fauorable Venus, preste à ma voix vn ton
92 Q^i passe de douceur celuy-là de Python. Éempare mes défauts naturels de tes grâces. De celles dont tu prens le puissant Dieu des Thraces.
95 Fay Mère de beauté, fay Mère des Amours, Que ce haineur dompté, nous t'adorions tousiours, Que l'ennemy commun de nous «fe de ta gloire,
98 Honore de sa mort ma facile victoire.
Tes justes vœux ouïs ne manqueront jamais, Sus, acheminons-nous, il est temps désormais: 1 L'heure passe donnée à se trouuer au Temple, Or ma sœur derechef examine, contemple, Qu'en la perfection du labeur entrepris, 4 L'Estat branlant d'Asie, & les tiens sont compris; Auise que de l'ombre vn vray corps ne se forme; Ce seroit perpétrer vn sacrilège énorme, 7 Que la contagion d'vn deuis ocieux.
Peu à peu ne conçoiue vn désir vicieux ; Que prise au lieu de prendre, auec vn beau langage 10 La pitié ne se glisse en ton tendre courage ; Tu l'abordes, armé de sanglans aiguillons, Coustumiers de percer les cœurs des plus félons, 13 Fragile quant au sexe, & facile à séduire. Ce conseil superflu au moins ne te peut nuire : Beaucoup destituez de guide en lieux ardus, 16 Et par terre, & par mer y demeurent perdus.
POLIXENE.
Adonc nostre Soleil oublieux de sa course,
Esgaré leuera de la plage de l'Ourse. [47]
19 Adonc la biche mère oubliera ses petits ;
Adonc les vents fuiront l'Empire de Thetis ;
Adonc l'oyseau pieux ne fera plus sa proye 22 Du serpent ennemy qu'il rencontre en la voye ;
Adonc la nuict obscure & le jour seront vn ;
Adonc l'âge innocent remettra tout commun; 25 Adonc au propre instant que finira ma haine,
Achille vestira le corps de Polixene.
Cessez de redoubler mes ennuis, ou cesser 28 De vouloir mes ennuis dedans l'ame presser,
DEIPHOBE. Il doute sans douter, vn auis salutaire Se doit bien receuoir, fust-il de l'aduersuire, 31 Allons plus contester de paroles icy,
Le tient en défiance, Et nous tous en soucy.