TRAGÉDIE BADINE
En un acte, en vers
Par Gh. COLLÉ.
Origénie (Paris), chez Jenn-quL-ne-peut, au Grand-Eunuque, ij^o
Alphonse l'Impuissant
La comédie d'Alphonse l'Impuissant fut commandée à Charles Collé par le duc de la Vallière, en décembre i736, pour être représentée, le vendredi saint suivant, à son château de Champs. Le sujet repose sur une aventure d'Henri IV, roi de Castille et de Portug'al, en i454.
Les ducs de la Vallière, d'Aumont, Duras, les marquis de Surg-èrcs et d'Ermenoncourt, les comtes de Martel et de Saxe s'étaient réparti les rôles. Le cardinal de Fleury, informé du projet de ces seigrneurs, les fit rappeler à Paris par ordre du roi.
La trag-édie badine fut clandestinement imprimée et colportée sous le manteau : elle obtint un g^rand succès de curiosité. Elle n'a pas trouvé place dans le Théâtre de Collé, mais a été réimprimée <lans le Théâtre Gaillard.
Collé lui-même conte les avatars de son œuvre en quelques lig'nes curieuses qui furent publiées avec sa Correspondance inédite (Paris, Pion, i864) :
Sur Alphonse Tlmpuissant
Anecdotes aussi intéressantes que son sujet, qui ne l'est point.
« On aura beaucoup de peine à croire qu'un sujet aussi g^rave et aussi imposant ait d'abord été traité dans le g-oùt et dans le ton de la Parade.
« C'est pourtant ce qu'avait fait feu M. La Chaussée, de larmoyante mémoire.
« Il est assez sing-ulier qu'un auteur qui eut l'instinct de composer des comédies tragiques l'ait démenti dans ce sujet en s'ég'ayant mal à propos sur une matière aussi triste que celle de l'impuissance.
« Cette observation n'est point de moi. L'on devine aisément que je l'ai entendu faire à toutes les femmes d'esprit de mon temps. Elles trouvaient mauvais, unanimement, qu'on eût imaginé de tourner
42 THEATRE d'aMOUR AU XVIII^ SIECLE
en plaisanterie une aventure aussi déplaisante : elles prétendaient qu'il n'y avait pas à badiner sur cela.
« Ce fut probablement cette remarque, aussi naturelle qu'ing-énieuse, qui me décida, dans le temps, à habiller en trag-édie, aussi triste qu'il en soit, la parade d'Alphonse l'Impuissant du très révérend Père La Chaussée (i), ce zélé prédicateur dramatique qui a converti tant d'àmes au théâtre par ses homélies; ce pieux orateur du Parnasse qui mit toujours la vertu dans ses drames, et jamais dans les actions de sa vie privée. Ce Fut apparemment par une suite de sa bonne foi et de sa chaste morale qu'il ne voulut traiter ce sujet qu'en riant et sans l'assujettir au sérieux des dogmes de sa chaire trag-ique. Je crois pourtant qu'il s'est bien repenti depuis de s'être permis quelques g-aillardises, et qu'il en a fait sincèrement pénitence.
« Quoi qu'il en soit de ses remords, et si Dieu a voulu avoir son âme dans le ciel, laissons-le tranquille sur la terre; rendons-lui même la justice de convenir ici que nous avons conservé vingt vers, au moins, de sa parade, et nous avouons de plus, avec candeur, que ces vers sont les meilleurs de cette trag'édie.
« Je commençai à y travailler en décembre 1786 : il fallait qu'elle fût achevée vers le milieu du carême suivant.
« De jeunes et jolis ducs, — car pour lors j'étais enclucaillé, — devaient la jouer dans la semaine sainte. Ils mettaient de Vair à en fixer la représentation à cette époque, comme on le verra; ils choisissaient même, dans cette semaine, le beau jour de l'Opéra; ils trouvaient ce choix-là du meilleur ton.
« Pressé comme je l'étais et ne comptant d'ailleurs nullement sur ma verve, je me fis aider par l'ami Saurin. La scène deuxième est presque entièrement de lui. Le plan, dont il n'a pas à se vanter, et le reste sont de moi, à l'exception d'une ving-taine de vers qui, comme je l'ai dit, sont de La Chaussée.
« Je fus prêt dans les jours g-ras. Les rôles distribués et sus, nous partons pour Champs le lundi saint. Cette terre appartenait alors à M. le duc de Vaujours (La Vallière), qui l'a vendue depuis à la Pompadour. Ce fut au château de Champs que se firent les répétitions. On détermina la représentation, et on la mit au jour du vendredi saint. Nous déployâmes inutilement, Duclos et moi, notre éloquence bourg-eoise pour la renvoyer à une des fêtes de Pâques. Nos sag-es et décentes remontrances furent traitées par nos seig-ncurs les ducs de Vaujours, Daumont, de Duras, par le marquis de Sur-
(1) Le mot esf de Piron, qui nommait La Chaussée Révérend Père La Chaussée, Prédicateur du saint vallon
ALPHONSE l'impuissant 43
gères et d'Ermenoncourt et par les comtes de Martel et de Saxe comme l'auraient pu être les remontrances d'un Parlement Maupeou-^ Us nous regardèrent comme de pauvres imbéciles, des marguilliers et des a pocos.
« Cependant la vieille Éminence, M^r le cardinal de Fleury, qui vivait et qui régnait alors, fut averti sous main de cette malsonnante résolution par un des acteurs, par celui qui avait le plus insisté pour mettre notre représentation au grand vendredi. Le comédien, comte de Saxe, avait trahi la troupe.
« Ce charmant comte (soit dit ici en passant), et qui est mort depuis quelques années, est le même précisément qui découvrit, dit-on, à ce méchant borgne de duc de Bourbon, l'intrigue de M™" la duchesse sa femme, avec le beau marquis de Bissy, lequel fut tué au siège de Maëstricht, du dernier coup de canon qui y fut tiré. Cet affreux monsieur (le comte de Saxe) était son rival dédaigné, et sa jalousie traîtresse coûta la vie à cette malheureuse princesse qui fut, à ce que tout le monde assura dans le temps, empoisonnée par son ogre de mari, qu'elle ne pouvait pas se dispenser, humainement parlant, de traiter autrement qu'elle l'avait fait. C'était du moins alors le vœu public.
« Ce diable de comte, politique, comme on le voit, dans le goût de Taimable Machiavel, qu'il avait fort étudié, voulait être envoyé, dans le temps que nous nous amusions du théâtre, dans quelque cour étrangère. Pour y parvenir, il fit la sienne au cardinal en lui révélant le secret de la comédie.
« Cette dernière délation du comte n'eut ni ne pouvait avoir, comme la première, des suites aussi funestes pour ceux qu'elle regardait; elle n'en eut que de ridicules pour les uns et de risibles pour les autres.
« Ces aimables seigneurs reçurent à Champs un ordre du roi qui leur enjoignait de retourner dans le moment à Paris. Tous ces comédiens, ducs, marquis et comtes, furent donc obligés de plier bagage, de laisser là leur théâtre et d'emporter une grande quantité de très beau poisson qui n'était pas destiné, mais qui fut cependant servi à souper à trois ou quatre barboteuses que M. le duc d'Aumont envoya chercher où vous savez. Ce fut dans sa petite maison que l'on porta les débris du repas et beaucoup d'humeur. Jamais souper ne fut plus triste ni plus ennuyeux, quoique je n'en aie guère fait de plus court.
« Quant aux auteurs de tragédies, sic transit gloria miincli, ce fut ainsi que se passa notre gloire, à Duclos et à moi, ou plutôt c'est ainsi qu'elle fut arrêtée. J'ai dit les auteurs, parce que Duclos avait aussi fait une tragédie; elle était intitulée : la Mort de Mardi-Gras.
« Je ne dissimulerai point, aujourd'hui, que j'enrageai tout vif, dans ce temps là, de cette- catastrophe imprévue, qui n'avait pas le
44 THÉÂTRE d'amour AU XVIIl'' SIECLE
moindre rapport avec les dénouements de mes pièces. Cette péripétie me parut absolument hors de mon sujet. Je vis bien que M. le cardinal de Fleury n'entendait pas le théâtre. Duclos n'était g-uère plus content que moi.
« En janvier 1788, M. le duc de La Vallière fît imprimer par Prault, sur le manuscrit qu'il en avait, Alphonse l'Impuissant, que je n'ai pas voulu faire réimprimer dans mon Théâtre de société, ne l'estimant pas assez pour l'y recueillir. J'y ai fait ici de lég-ers changements, mais peu.
« M. le duc de La Vallière n'a pas eu la politesse, dans le temps, de m'envoyer quelques exemplaires. Ils coûtaient quinze sous. J'en achetai pour quinze francs, pour en faire des présents à quelques amis ».
Alphonse Tlmpuissant
Tragédie.
ACTEUES
Alphonse, roi de Portug-al.
Alcim.vdure, son premier ministre.
LÉONORE, reine de Portugal.
Alvarès, prince de Portug-al.