‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 33 sur 99 · SCÈNE II ALPHONSE, ALGIMADURE · texte numérisé non relu

SCÈNE II ALPHONSE, ALGIMADURE

ALCIMADURE

Seigneur, tant de bruits incertains.

ALPHONSE

Le sceptre va bientôt passer en d'autres mains. Tu sais depuis six ans qu'un stérile hyménée Au sort d'une princesse unit ma destinée. Je me plaignais en vain par un subtil détour Qu'elle ne donnait pas des fruits à mon amour. Quand j'épousai la reine, elle était mère et veuve ; De sa fécondité l'Espagne avait la preuve. Je fus accusé seul, et le peuple indécent Me surnomma dès lors Alphonse l'Impuissant.

ALPHONSE l'impuissant 4?

A quoi n'eut pas recours ma honteuse industrie ? Je prenais mon néant pour une léthargie. Juste ciel! que ne puis-je oublier cette nuit Qui de mon triste sort ne m'a que trop instruit ! Tout respirait l'amour dans cette nuit fatale, Cent lustres éclairaient la couche nuptiale, Flore l'embellissait des plus brillantes fleurs Et Zéphir exhalait les plus douces odeurs ; Sur le lit conjugal, la reine à demi nue... O ciel ! que de beautés elle offrait à ma vue ! Pour un corps tout de glace, inutiles ressorts : Peins-toi, si tu le peux, ma rage et mes transports ; Sans cesse complaisante et sans cesse trompée, La reine, au fond du cœur mortellement frappée. Disait que pour moi seul, sensible à mon malheur, Elle bornait l'amour au seul plaisir du cœur. Son dépit, qui perçait à travers ce langage. Redoublait ses appas, ma honte et son outrage. Malheureux! la nature, en me formant le corps, Aux sources de la vie a rompu les ressorts : Rien n'a pu surmonter sa haine opiniâtre. Ah ! nature ennemie ! Ah ! nature marâtre ! Fallait-il nous priver de nos droits les plus doux? Du dernier des humains je dois être jaloux. Le plus vil des mortels jouit de l'avantage Dont tu n'as pas daigné me faire aucun partage ; De ton avare main je n'ai pu l'obtenir. Pourquoi me commencer et ne pas me finir? Ne m'as-tu donc formé que pour être sans cesse Ton opprobre et celui de toute notre espèce ? Tu ne m'as fait sortir du néant qu'à moitié ; Ah! tu dev^ais du moins m'y laisser par pitié.

ALCIMADURE, à part.

Infortuné! Quel sort!

48 THEATRE d'aMOUR AU XVIII'^ SIECLE

ALPHONSE

Alvarès, mon beau-frère, Couvrant ses noirs projets du voile du mystère, Fomente une révolte. Alvarès triomphant Dans un an sera roi si je n'ai point d'enfant. J'apaise pour un temps les États qu'il soulève; Pour faire un héritier on m'accorde une trêve. Une trêve d'un an, ciel! que ce terme est court! Pour me désespérer aujourd'hui tout concourt. La reine, dont en vain j'ai tenté la sagesse. D'une austère vertu conserve la rudesse.

ALCIMADURE

Seigneur, avec plus d'art il faut la ménager; La vertu dans le sexe est la peur du danger. Avec vous sur l'honneur elle s'est retranchée; Un autre qu'un époux l'eût moins effarouchée; Et si, lui faisant part d'un amant bien discret, Vous-même paraissiez ignorer son secret.

Peut-être alors la reine, à l'ombre du mystère. Au gré de vos désirs deviendrait moins sévère.

ALPHONSE

Non, j'en ai fait la preuve, et d'un facile époux Affectant à dessein les dehors les plus doux. Je pensais entrevoir et j'avais lieu de croire Qu'elle préférerait le plaisir à la gloire. J'en attendais le fruit d'un amour clandestin ; Mais admire ayec moi la rigueur du destin. Jusqu'où va la fureur de son aveugle rage : Dans mon royaume entier, ma femme est seule sage, C'est pour moi seul qu'est fait un semblable malheur, Et les autres époux sont comblés de bonheur.

ALCIMADURE

Rien ne peut-il calmer l'ennui qui vous possède?

ALPHONSE l'impuissant 4^

ALPHONSE

A mon malheur, hélas! je ne vois qu'un remède.

ALCIMADURE

Eh quoi, seig^neur?

ALPHONSE

Écoute. Un sujet tel que toi Du fardeau de l'hymen doit soulager son roi.

ALCIMADURE

Seigneur, que dites-vous?

ALPHONSE

Dès que la nuit plus sombre Aux larcins des amants aura prêté son ombre, Mes ordres sont donnés : par des détours secrets, Tu pourras pénétrer au fond de ce palais; L'intérêt de l'État sur mon amour l'emporte, Une dame d'honneur viendra t'ouvrir la porte; Dans le lit de la reine entre sans nul effroi; Fais ce que jusqu'ici n'a pu faire ton roi. Ami, dompte pour moi la nature rebelle Et songe à bien remplir une place si belle; Observe avec la reine un silence profond; Peut-être voudra-t-elle examiner à fond Ce qui produit en moi de si puissants miracles. Mais agis sans parler, force tous les obstacles. Trouve l'art enchanteur de la passionner Et ne lui donne pas le temps de s'étonner.

ALCIMADURE

Seigneur...

ALPHONSE

Pour me servir, va, redouble ton zèle : Je ne puis mieux choisir qu'un sujet si fidèle. Au reste, tu conçois qu'un semblable projet Exige du mystère un éternel secret,

Et pour le juste prix d'une folle imprudence La mort suivrait de près la moindre confidence.

ALCIMADURE

Mais, seigneur...

ALPHONSE

Tranche ici des discours superflus.

ALCIMADURE

Je me jette à vos pieds.

ALPHONSE

Je ne t'écoute plus.

ALCIMADURE

Ah! souffrez qu'un sujet à vos g-enoux s'explique.

ALPHONSE

Alcimadure, un roi ne veut point de réplique, Un sujet doit voler à son moindre désir Et son premier devoir est celui d'obéir.

(// sort.)

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