SCÈNE IV LÉONORE, ALCIMADURE
LÉONORE
Seig-neur, J'ai cru trouver le roi dans ces lieux.
ALCIMADURE
Ah ! madame, En faveur d'un époux laissez fléchir votre âme; C'est à vous d'apaiser les troubles de l'État, Confondez Alvarès et son lâche attentat : En rendant de la paix l'espérance moins frêle, Donnez un héritier au roi sans qu'il s'en mêle.
LÉONORE
Interprète d'un roi par la crainte abattu, Te serais-tu flatté d'ébranler ma vertu? Ou le roi, se servant de ta coupable adresse, Croit-il avec plus d'art attaquer ma sagesse ? Jointe au roi par l'hymen, j'ai rempli mon devoir. J'ai fait ce que j'ai pu, c'est à lui de pouvoir. Si le crime peut seul conserver ma couronne. Pleine d'un noble orgTieil je descendrai du trône. Le Ciel ne nous fit pas pour rég^ner tous les deux. Mais le Ciel nous créa pour être vertueux. Dût contre ma vertu s'armer toute la terre. Je ne brûlerai point d'une flamme adultère. Et quels que soient du Ciel les décrets éternels, Nous serons malheureux et non pas criminels.
ALCIMADURE
L'aveu de votre époux n'ôte-t-il pas le crime? De ces grands sentiments vous serez la victime, Madame, en regrettant mes avis négligés. Un jour vous reviendrez de tous vos préjugés.
52 THEATRE d'aMOUR AU XVIII^ SIECLE
Laissez donc g-ouverner le stupide vulg-aire, Qui, même sur ce point, ne l'est déjà plus guère ; Dans ce siècle éclairé, chacun est rebattu Qu'un si vain préjugé n'est pas une vertu. Quel tort à votre époux un amant peut-il faire ? Madame, il cède un bien dont il n'a point à faire, Un bien qu'il a le droit de pouvoir ordonner.
LÉONORE
Oui, ce bien est à lui, mais peut-il le donner ? Lui seul en doit jouir, et son ordre suprême...
ALCIMADURE
Les rois ne peuvent pas tout faire par eux-mêmes,
Tout se rapporte au roi sans qu'il en soit l'auteur :
Il traite de la paix par un ambassadeur ;
C'est par ses généraux qu'il gagne des batailles.
Qu'il force des remparts, qu'il abat des murailles ;
C'est en s'associant des ministres prudents
Qu'il règle le dehors et conduit le dedans :
Tout se fait en son nom et tout tourne à sa gloire ;
L'histoire de son temps devient sa propre histoire ;
Ainsi, les héritiers que vous aurez sans lui
Sont à lui comme à vous, quoiqu'ils viennent d'autrui.
LÉONORE
Penses-tu m'éblouir par ces raisons forcées. Et par l'éclat trompeur de tes fausses pensées ? Ma vertu, mon honneur...
ALCIMADURE
L'opinion d'autrui Est ce qui fait l'honneur des femmes d'aujourd'hui ; D'une femme galante à celle qu'on croit sage, Toute la différence est le secret.
ALPHONSE l'impuissant 53
LÉONORE
L'outrag^e Peut-il aller plus loin ?
ALCIMADURE
Dans un amant discret Vous trouverez, madame, à l'ombre du secret. Les plaisirs les plus vifs sans perdre de l'estime.
LÉONORE
Le crime qu'on ignore en est-il moins un crime ? C'est peu que les mortels soient contents de mes mœurs; Je prétends être sage à mes yeux comme aux leurs. Cessez donc en ce jour d'insulter à ma gloire; Ces discours font horreur, et je ne saurais croire...
ALCIMADURE
Non, ne m'en croyez pas, croyez-en votre cœur; Maîtresse de choisir, s'il connaît un vainqueur. Vous pouvez, dès ce jour, amante fortunée. Faire jouir l'amour des droits de l'hyménée. Travailler pour Alphonse en travaillant pour vous Et couronner l'amant par la main de l'époux.
LÉONORE
Insolent ! penses-tu qu'une honteuse flamme S'allume dans un cœur tel que le mien ?
ALCIMADURE
Madame, Vous vous piquez en vain d'insensibilité. Aux plaisirs de l'amour votre sexe est porté ; Mais, dès ses jeunes ans, instruit à l'imposture, L'art pour dissimuler se joint à la nature. Je lis dans vos regards le trouble de vos sens; Vous, rebelle à l'amour? ah ! ces yeux languissants
54 THEATRE d' AMOUR AU XVIII*^ SIÈCLE
OÙ Vénus imprima son tendre caractère, Madame, tous les jours, déposent le contraire; Ils m'ont su révéler vos sentiments secrets; Je les ai vus, ces yeux, tournés sur Alvarès.
LÉONORE
Arrête, téméraire, et respecte la reine ;
Favori de ton roi, tu méprises ma haine :
Mais je saurai l'instruire à quel point ses bontés
Ont su porter l'excès de tes témérités.
11 ig'nore sans doute une telle insolence.
Et je cours à ses pieds en demander vengeance.
ALCIMADURE
Allez trouver, madame, un monarque irrité Contre les faux dehors de votre chasteté; Peut-être espérez-vous qu'en le chassant du trône, Alvarès à vos pieds portera sa couronne : Vous l'aimez, il vous aime, et vos complots secrets Vont à pouvoir un jour épouser Alvarès. Mais le Ciel irrité, forçant tous les obstacles, En faveur de mon roi produira des miracles. De lui-même, d'Alphonse, un enfant sortira. Telle on a vu jadis l'impuissante Sara Qu'on enleva deux fois sans la rendre fertile, A quatre-ving-t-dix ans cesser d'être stérile. Et proscrire l'espoir des enfants d'Ismaël, En accouchant d'un fils dont sortit Israël.
LEONORE
0 ministre cruel des volontés d'Alphonse, J'oppose à tant d'horreurs le mépris pour réponse.
ALCIMADURE, à part.
Allons tout disposer et, trompant Alvarès, Faisons tomber ce traître en nos piégées secrets.
ALPHONSE l'impuissant 55