SCÈNE V LÉONORE, ALVARÈS
LÉONORE, à part.
Il sait pour Alvarès ma criminelle flamme. Ciel ! mais c'est lui qui vient, fuyons.
ALVARÈS
Eh quoi, madame, Dans sa prévention votre esprit affermi En fuyant Alvarès croit fuir un ennemi : Qu'injustement, hélas! votre cœur me soupçonne; Si d'Alphonse en ce jour je brigue la couronne. C'est pour l'offrir, madame, à vos divins appas Et vous venger d'un homme : hélas ! il ne l'est pas. Du vain titre d'époux, honorable victime, Osez vous affranchir du joug qui vous opprime; Alphonse a-t-il des droits légitimes sur vous? La nature en secret les lui refuse tous. Ciel ! par quel coup du sort, par quel destin bizarre, Victime de l'État, une beauté si rare Tombe-t-elle au pouvoir d'un époux?... quelle horreur! Je succombe aux tourments qui déchirent mon cœur. Votre infortune, hélas ! fait celle de ma vie ; Mourir en vous servant, c'est ma plus chère envie.
LÉONORE
Barbare ! il vous sied bien de plaindre mes malheurs ; Vous, l'auteur de mes maux, vous qui causez mes pleurs.
ALVARÈS
Moi causer vos malheurs! Ah ! divine princesse. Pour vous j'ai conservé ma première tendresse. Dans le fond de mon cœur lisez mieux en ce jour. En moi l'ambition est l'effet de l'amour.
56 THEATRE d'aMOUR AU XVIII'^ SIÈCLE
Si VOUS ne partagez avec moi la couronne, Je cède sans regret tous mes droits sur le trône. Ne vous souvient-il plus de vos premiers serments? Avez-vous oublié qu'il fut un heureux temps Où j'allais avec vous unir ma destinée, Lorsque l'amour du roi rompit notre hyménée?. Je vous rappelle en vain ces souvenirs passés, Le temps dans votre cœur les a tous effacés.
LÉONORE
Je ne vous nierai pas, seigneur, qu'en ma jeunesse Mon cœur sentit pour vous une égale tendresse; Je touchais au bonheur de vous voir mon époux, Et ma félicité dépendait d'être à vous; Mais quand l'hymen du roi trompa notre espérance. Je repris sur mes sens une entière puissance; D'un amour malheureux mon cœur se dégagea, Le penchant le fit naître et l'honneur l'étouffa : Vous-même dans ce jour je vous prends pour arbitre : Alphonse est mon époux.
ALVARÈS
11 n'en a que le titre :
C'est usurper un nom si charmant et si doux. Madame, il faut être homme avant que d'être époux ! L'intérêt de l'État, votre honneur, tout vous force A réclamer les lois faites pour le divorce : Dissipez la terreur d'un peuple facétieux; Manquant de successeur, Alphonse est audacieux... Pour rompre votre hymen, le Ciel vous donne un juge Ayez recours aux lois, c'est votre seul refuge, Et vos liens rompus, il ne tiendra qu'à vous, Madame, d'accepter Alvarès pour époux.
ALPHONSE l'impuissant 5j
LÉONORE
Qui, moi? que je subisse une épreuve indécente! Va, ce discours affreux me remplit d'épouvante. Alphonse est mon époux et le sera; mon cœur Ne consulte de lois que celles de l'honneur, Et je rejette enfin ces usages coupables Que suivent sans remords des femmes méprisables Qui remplissant de cris des tribunaux divers. Vont découvrir leur honte aux yeux de l'Univers. Adieu, seig-neur.
[Elle sort.)