SCENE PREMIERE
ISABELLE, LÉANDRE habillé en femme de chambre.
LÉANDRE
Cassandre est votre époux ! J'en voulais faire autant, Mais, malheureusement, il a pris le devant. Si l'hymen nous eût joints par-devant un notaire, De mon dég'uisement je n'aurais pas affaire. Vous me posséderiez, je vous posséderais. Nous nous posséderions au gré de nos souhaits. Vous porteriez le nom de madame Léandre; Vous avez, sans pitié, pris celui de Cassandre : Ah ! juste ciel ! quel nom ! Votre amant valait bien Que vous n'en prissiez point un autre que le sien.
94 THÉÂTRE d'amour AU XVIII^ SIECLE
ISABELLE
Quoiqu'un père radote, il n'en est pas moins père.
Le mien qui l'exigeait, m'a contrainte à le faire.
Je ne puis t'épouser, il n'y faut plus songer;
Mais vois combien je songe à t'en dédommager.
De moi seule connu, depuis le vingt décembre,
Tu passes en ces lieux pour ma femme de chambre.
N'es-tu pas trop heureux, fais-en tout haut l'aveu?
C'est toi qui les matins viens allumer mon feu ;
Tu me vois tous les jours, tu m'approches, me touches.
Tu frises mes cheveux, tu me lèves, me couches;
Je porte les chaussons que m'ont cousus tes doigts,
Tu savonnes mon linge et le mets à l'empois :
A quel sort plus charmant quelqu'un peut-il prétendre ?
Je ne ferai jamais qu'un sot de mon Cassandre.
Si j'eusse été ta femme, indubitablement,
Pour te faire cocu, j'aurais pris un galant,
Trois, six, neuf; là-dessus nous n'avons point de bornes.
11 vaut bien mieux planter que de porter des cornes ;
Gesse donc d'envier le sort de ce manant.
Car s'il est mon mari, n'es-tu pas mon amant?
LÉANDRE
Mais quand vaincrai-je enfin votre rigueur extrême ? Vous me dites souvent : « Léandre, je vous aime. » Vous me laissez bien voir vos appas à loisir, Et m'empêchez toujours, cruelle, d'en jouir.
Air : Charmante Gabrielle.
En rigueur rien n'égale Un sort tel que le mien :
Je meurs comme Tantale, Et de soif et de faim.
Un mets plein de délices S'offre à mes yeux ;
Soudain tu m'en ratisses, Lorsque j'en veux.
Am : Pour la Baronne.
, Ciel que je souffre ! Et que j'ai besoin de secours !
Ciel que je souffre !
Quand je vous mets tous vos atours.
Je souffrirais moins dans un gouffre ; Je m'enflamme de jours en jours,
Comme du soufre.
Air : Dans votre corbillon, qu'y met-on ?
Je vous mets chemise et cornette, Fichu, corset, tous vos agrès :
C'est tout, à peu de chose près, Ce que vous souffrez que je mette.
Belle, dans votre...
Quoi jamais Dans votre joli corbillon, N'aurai-je la permission?
Dites donc.
ISABELLE Am : Nous autres bons villageois.
J'ai voulu voir si sur toi J'avais un assez grand empire.
Je te jure par ma foi Que j'ai partagé ton martyre :
Ce soir je ferai ton bonheur, Et le ferai de tout mon cœur; Car sois sûr qu'en faisant le tien.
Je compte bien faire le mien, Je compte bien faire le mien...
gC THEATRE d' AMOUR AU XYIII^ SIÈCLE
D'ailleurs, j'ai différé cet instant par malice ; J'ai voulu quelque temps jouir de ton supplice. A ma toilette, il vient bon nombre de muguets. Des guerriers, des robîns et des abbés coquets : Qu'ils témoignent pour moi la moindre courtoisie^ Dans tes yeux allumés je lis ta jalousie, Tu ne sais plus un mot de tout ce que tu fais, Et c'est infiniment pour lors que tu me plais.
Air : A la façon de Barbari, mon ami.
Tu ne fais rien que de travers,
Je ris quand je m'habille.
Tantôt ma robe est à l'envers.
Tantôt c'est ma mantille.
Quand tu me passes mon jupon, La faridondaine, la faridondon.
Tu me le mets, grand étourdi, Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.
LÉANDRE Air : Un certain Je n'sais quoi.
Puis-je n'être pas maladroit Pendant votre toilette?
Le bout de votre petit doigt Suffit pour ma défaite.
En mettant votre gorgerette.
L'amour me met tout hors de moi ; J'éprouve un certain je n'sais qu'est-ce. Je sens un certain je n'sais quoi.
Mais si vous aimez tant à jouir de ma peine. Ce doit être pour vous une agréable scène, Lorsque je vois le soir, en vous mettant au lit. Votre époux se coucher pour y passer la nuit.
ISABELLE
A souffrir ce malheur ma tendresse t'exhorte ; C'est un fardeau qu'il faut malgré moi que je porte : Mais, va, console-toi; peut-on être jaloux De ce peu de faveur qu'ont messieurs les époux?
Am : Voilà la différence.
L'hymen appuyé des lois De l'amour a tous les droits;
Voilà la ressemblance.
L'époux avec hauteur prend Ce que l'on donne à l'amant,
Voilà la différence.
LÉANDRE
Mais, madame, aujourd'hui, comment donc ferons-nous
Pour faire rengainer l'ardeur de votre époux ?
Vous savez qu'il m'a dit qu'il m'aimait à la rage :
J'ai voulu vainement paraître prude et sage.
Il m'a fait accepter vingt-cinq beaux louis d'or,
Qu'il a pour mes attraits tirés de son trésor;
Pour qu'il ne me crût pas une fausse soubrette.
Voyant l'argent, j'ai fait l'aveu de ma défaite;
Mais il voudra quittance et vous pouvez compter
Que ce n'est qu'avec vous que je veux m'acquitter.
Am : V'ià l'plaisir des dames.
D'avance il m'a très bien payé,
V'ià l'plaisir des dames.
Et puis, pour être défrayé.
Il s'est presque déshabillé.
En me chantant, les yeux tout pleins de flammes, V'ià l'plaisir des dames, V'ià l'plaisir.
THEATRE d' AMOUR AU KYUI^ SIECLE
Air : La Béquille.
Mon infidèle époux Te prend pour une fille, Il tombe à tes genoux, Te voyant si gentille :
11 ne croit pas, le drille, Parmi tous tes appas.
Rencontrer la béquille Du père Barnabas.
LÉANDRE
Air : Comment faire '/
Il me viendra trouver la nuit, Lorsque je serai dans mon lit :
Le bouquin, pour se satisfaire, Se viendra nicher dans mes draps, Il voudra... Je ne voudrai pas; Comment faire?
ISABELLE
Air : Du haut en bas.
C'est bien aisé.
J'irai seule occuper ta place.
C'est bien aisé; Mais n'en sois pas formalisé :
Aux approches de sa carcasse, Je serai froide comme glace ;
C'est bien aisé.
Air : Margot sur la brune.
J'irai sans lumière.
Vêtue à la légère.
J'irai sans lumière
Dans ton appartement.
Viendra mon drôle, En chat qui miaule, Jouer son rôle, Et dans l'instant, Il en aura pour son arguent.
LÉANDRE
Air : A sa voisine.
Ah ! que ce barbare dessein Rend mon âme alarmée :
Tandis qu'avec votre Vulcain Vous serez enfermée, Moi, je mang-erai donc mon pain A la fumée ?
ISABELLE
Air : De tous les Capucins.
Un rendez-vous de cette espèce
Alarme ta délicatesse ;
Mais à tort tu prends du chag-rin;
Chaque fois qu'il a voulu plaire.
Crois-moi, le pauvre pèlerin
N'a jamais fait que de l'eau claire.
LÉANDRE
Mais il vous croira moi; pour lui, c'est une amorce, Et l'amour lui pourra suggérer plus de force.
ISABELLE Air : C'est l'ouvrage d'un moment.
Va, je sais trop ce qu'en vaut l'aune; Il a beau faire le fendant.
Malgré son tendre emportement.
lOO THEATRE d'aMOUR AU XVIII« SIECLE
Pour lui faire voir son bec jaune,
C'est l'ouvrage d'un moment.
Il vient; reste avec lui. Je vais à mon miroir, Pour me rendre à tes yeux plus aimable ce soir.
(Elle sort.)