‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 57 sur 99 · SCÈNE II CASSANDRE, LÉANDRE · texte numérisé non relu

SCÈNE II CASSANDRE, LÉANDRE

CASSANDRE Am : Allons la voir à Saint-Cloud.

Nous ne sommes que nous deux.

Auras-tu bien souvenance Qu'à mes amoureux soupirs Une récompense est due ?

LÉANDRE

Mon cœur jamais n'oublia rien; Mais vous ne rimez pas trop bien.

CASSANDRE

Tu me tournes la tête ; Comment veux-tu que je rime?

LÉANDRE

Mais, sur elle, madame a de si beaux appas Que tout autre que vous en ferait ses choux g"ras. Se peut-il que du sien votre cœur se démembre. Pour se venir offrir à sa femme de chambre ?

CASSANDRE

Am : Du Grimaudin.

Aux yeux d'un époux, une femme

Perd de son prix; Bientôt, pour lui, la bonne dame

Devient pain bis;

LEANDRE-NANETTE lOI

Une maîtresse, à parler franc,

Est pour moi toujours du pain blanc.

LÉANDRE

C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée ? On devient odieuse après s'être donnée?

CASSANDRE

Air : Nous sommes précepteurs d'amour.

L'hymen offre le premier mois Les confitures les plus douces; D'abord on s'en lèche les doigts, Mais on s'en mord bientôt les pouces.

LÉANDRE

Vous voulez contenter votre appétit charnel; Mais on dit, sans l'hymen, que c'est trop criminel.

Air : Nous autres, bons villageois.

Un notaire par contrat Nous doit seul donner la licence

De nous livrer à l'ébat De la douce concupiscence.

Madame dit qu'en sa maison, Il n'y doit comme de raison Avoir qu'elle seule et son chat Qui fassent l'amoureux sabbat, Qui fassent l'amoureux sabbat.

CASSANDRE

Préjugé ! Petitesse ! Enfance ! Persiflage ! L'amour est passion : l'hymen n'est qu'un usage. Si l'ordre du destin eût décisivement Voulu qu'on ne goûtât jamais du changement. Crois-moi, ma belle enfant, la prudente Nature N'aurait fait chaque clef que pour chaque serrure ;

102 THEATRE d'aMOUR AU XVIII*' SIECLE

Mais comme elle a prévu que nécessairement

Une femme voudrait avoir plus d'un amant,

Que l'homme aurait aussi bien plus d'une maîtresse,

Elle a su fabriquer et l'une et l'autre espèce

De certaine façon, qu'à peu de chose près,

Les uns, qui plus, qui moins, sont pour les autres faits.

L'attraction des cœurs, dans l'un et l'autre sexe.

Vient d'un certain désir qui sans cesse nous vexe.

Autrefois, c'est-à-dire, au temps passé, jadis,

Dans les temps reculés, bien avant Amadis,

Savait-on ce que c'est qu'un contrat, un notaire ?

Nos pères ont bien su, sans eux, peupler la terre.

L'hymen n'est qu'accessoire, et tout l'essentiel

Est d'aller droit au but ; rien n'est plus naturel :

L'amour fut inventé bien avant l'hyménée.

LÉANDRE

Pouvez-vous exiger d'une fille bien née...

Qu'elle vous laisse entrer... dans... sa chambre la nuit?

Et puis... si par malheur madame entend du bruit.

Ma chambre de plain-pied aboutit à la sienne.

Si, quand vous y serez, il faut qu'elle survienne.

Elle verra bientôt où gît le lièvre, alors

En vous trouvant dedans, on me mettra dehors.

CASSANDRE

Je suis maître et crains peu que madame s'y frotte. A quoi servirait donc d'avoir une culotte ?

LÉANDRE

Si madame le sait, elle me rossera.

CASSANDRE

Sois tranquille, mon cœur, car monsieur la battra.

LÉANDRE

Madame le sachant fera le diable à quatre.

CASS ANDRE

Si madame le fait, monsieur saura la battre.

LÉANDRE

Madame dira tout sans crainte ni respect.

CASSANDRE

Monsieur, en la battant, rabattra son caquet.

LÉANDRE, en soupirant.

Amour ! On ne peut donc éviter tes entraves ? Et toujours de nos cœurs tu fais des choux, des raves. Promettez-moi surtout de me bien ménager ; De ce que vous ferez je connais le dang-er. Songez qu'à vos transports il faut mettre une digue, Ou bien que dans neuf mois on saura notre intrigue. Rien ne me déplaît tant, monsieur, que d'accoucher.

GASSANDRE

L'anguille crie avant qu'on veuille l'écorcher. Moi j'ai ma sage-femme, elle sait bien son thème. Elle te traitera comme un autre moi-même. Je te ferai soigner par mon chirurgien, Et mon apothicaire aussi sera le tien.

Air : Vous veilles lorsque tout sommeille.

En amour rien n'est bagatelle :

Avoir le même médecin,

Se servir de la même écuelle.

S'asseoir sur le même bassin.

Pour prendre chacun un remède.

S'empaler du même canon :

Pour deux cœurs que l'amour possède.

Ah ! quelle satisfaction !

LÉANDRE

Ah ! pour ne se pas rendre il faut être statue. Oui, mon cœur balançait, mais me voilà rendue.

I04 THEATRE d' AMOUR AU XYIII^ SIECLE

Air : Un certain Je n' sais quoi.

Reinfort et Satirion paraissent et écoutent. J'ai résisté de bonne foi,

Comme une forteresse, Mais l'amour est plus fort que moi

Et je sens ma faiblesse :

Je vois qu'on n'est pas la maîtresse

D'empêcher de laisser en soi Glisser un certain je n' sais qu'est-ce, Couler un certain je n' sais quoi.

CASSANDRE Air : Attendez-moi sous l'orme, ou Dans les Gardes françaises. Tantôt en grand silence, Je viendrai te revoir.

LÉANDRE

Voyez ma complaisance :

Quand vous viendrez ce soir,

Je saurai faire en sorte

Pour mieux entrer céans.

Que vous trouviez ma porte

Ouverte à deux ratlants.

Léandre fait une grande révérence, Cassandre lui baise la main.

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