‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 58 sur 99 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

SATIRION, REINFORT, CASSANDRE, LÉANDRE,

REINFORT, à Cassandre.

A-t-elle la peau douce? Allons, ferme, courag'e. Si nous mettons obstacle à ton tendre abordage, C'est ta faute; il fallait s'enfermer aux verroux.

SATIRION

On s'oublie aisément en des moments si doux.

LEANDRE-NANETTE lOO

REIXFORT

Air : Y allons donc, mademoiselle.

Tu donnais à cette belle

Une amoureuse leçon,

Et cette aimable pucelle

Soupirait à l'unisson.

A Léandre.

Y allons donc, mademoiselle,

Devant nous, point de façon.

Léandre sort et va ouvrir les deux battants de la porte de sa chambre.

CASSANDRE

Vous êtes cause aussi que la voilà partie : Vous avez fait roug"ir tous deux la modestie.

REINFORT

Si sa pudeur ainsi s'effarouche soudain. Pourquoi promenais-tu ton museau sur sa main ?

CASSANDRE

Elle m'a fait sentir, la petite innocente,

Une paire de g-ants dont l'odeur est charmante.

SATIRION

Et tu la mitonnais pour en avoir les gants.

CASSANDRE

Tenez, vos jeux de mots sont très extravag-ants.

REINFORT

A d'autres, vieux babouin, va, nous sommes des drilles A qui tu ne peux vendre aisément tes coquilles.

SATIRION

Nous avons entendu le tout de point en point. Elle consent ce soir que tu sois son adjoint.

REINFORT

Çà, l'ami, partageons, ou bien ta ménagère Va, par nous, à l'instant savoir toute l'affaire.

I06 THÉÂTRE d'aMOUR AU XYIII^ SIECLE

CASSANDRE

Je le vois : c'est en vain que je veux déguiser ; Partageons, j'y consens ; mais il faut composer.

Ain : Vous veillez lorsque tout sommeille.

Pour attendrir cette friande,

Trois cents écus j'ai dépensé.

Que chacun de vous deux me rende

Les deux tiers de mon déboursé :

Je vous promets, foi d'honnête homme,

Si vous êtes de bons payeurs.

De vous mettre pour cette somme

D'un tiers chacun dans ses faveurs.

SATIRION

C'est chacun cent écus. Va, je tope au marché.

REINFORT

J'en donnerais neuf cents, tant j'en suis entiché.

CASSANDRE, à part, tandis qu'ils cherchent de l'argent. Air : Ton humeur est cathereine.

Gomme l'on mord à la grappe !

De Nanette on est tenté :

Moi, finement je rattrape

L'argent qu'elle m'a coûté ;

Que chacun d'eux la cajole,

Ce sont coups d'épée en l'eau ;

Sans qu'il m'en coûte une obole.

J'aurai ma part au gâteau.

(Reinfort et Satirion lui donnent chacun une bourse où ils ont compté l'argent.)

SATIRION

Pour parvenir tous trois à notre amoureux but, 11 faut nous arranger. Comment ferons-nous?

CASSANDRE

Chut.

Air : Chacun à son tour, liron tirette. Sans dire mot et sans chandelle, Aussitôt que viendra la nuit, Tous trois au fond de sa ruelle Nous nous introduirons sans bruit ; Sans le savoir, cette aimable soubrette De tous trois comblera l'amour Chacun à son tour,

Liron, lirette, Chacun à son tour.

SATIRION

Mais je ne sais pas trop les êtres du logis : La ruelle est-elle grande ?

CASSANDRE

. On y tiendrait bien six.

REINFORT

Qui le premier de nous livrera la bataille? 11 faut tirer au sort : prenons tous une paille. Air : Le premier Jour du mois de mai.

Celui qui la plus grande aura

Aura l'entame de la tourte.

Le second tour appartiendra

A qui la moyenne échoira;

Et le troisième rang- sera

Pour qui montrera la plus courte.

(La nuit vient petit à petit.)

CASSANDRE

Non, ne disputons point pour ce charmant passag"e Des vains honneurs du pas le pénible avantage.

I08 THEATRE d'aMOUR AU XYIII^ SIECLE

De passer le premier je ne suis point jaloux, Je serai trop content de marcher après vous, Allez devant tous deux, accordez-vous ensemble. C'est le plaisir ici qui tous trois nous rassemble. Ainsi ne soyons point là-dessus chicaneurs, Et d'ailleurs c'est à moi de faire les honneurs. Je le dois; c'est chez moi que la scène se passe. Vous voyez que j'ag^is en tout de bonne grâcej

(A part.)

Sagement je ne veux m'embarquer qu'après eux, Nanette me prendra pour un coq vigoureux. SATIRION, qui a été baiser le chambranle de la porte de Léandre. Am : Quand Je tiens de ce Jus d'octobre. Je ne suis encor qu'à sa porte.

Le cœur me bat de temps en temps.

REIXFORT

Il nous battra bien d'autre sorte Sitôt que nous serons dedans.

CASSANDRE (Nuit entière.)

Air : Point de bruit, tout repose.

Enfdons, Pleins de zèle.

Sans chandelle, Lamelle; Enfilons La ruelle De la belle; Vite, allons.

Point de bruit, Paix, silence; Il fait nuit.

L'heure avance,

LÉANDRE-NANETTE IQ9

Ah! c'est l'heure du berger, Daigne, amour, nous bien loger !

Enfilons, Pleins de zèle, Sans chandelle, La ruelle; Enfilons La ruelle De la belle; Vite, allons.

{Ils entrent dans la chambre de Léandre.)

Page 1