‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 65 sur 99 · SCÈNE III IMPIAS, FESSARIDE, RATANPHOR, caché · texte numérisé non relu

SCÈNE III IMPIAS, FESSARIDE, RATANPHOR, caché

FESSARIDE

Vous qui faites fumer l'encens sur les autels De ce Dieu secourable aux malheureux mortels, Vous, prêtre de Priape, et son plus cher ministre, ■Organe de sa voix favorable ou sinistre, Impias, vous savez que mes besoins pressants Ne peuvent plus souffrir aucuns retardements. Dans mon cœur, à quinze ans, Cupidon se fit brèche; Il avait son flambeau, le feu prit à la mèche. Depuis, aucun mortel n'a pu jusqu'à présent Éteindre les ardeurs de cet embrasement. Plus on cherche à calmer le feu qui me dévore. Plus j'obtiens du secours, plus j'en désire encore. J'ai fatigué, depuis environ soixante ans. Tous nos princes voisins, nos sujets languissants. Le feu roi, mon époux, que j'excitais sans cesse A me prouver l'excès de sa vive tendresse. Voulant rassasier mon bouillant appétit, A ce noble dessein travaillait sans répit; Nerveux, trapu, robuste, ardent, plein de courage, Il ne put résister et creva sur l'ouvrage. De ce tempérament les dieux m'ont fait présent : Mais ils ont dû former indubitablement

Un mortel qui me puisse égaler pour la force. A le trouver en vain jusqu'ici je m'efforce. Je me fais un sérail d'hommes de tous états; J'essaye tour à tour rois, ministres, soldats ; C'est pitié; je les vois renoncer à la peine. Ne vous ai-je pas mis vous-même hors d'haleine? Voyons, cherchons encor, ne nous rebutons pas ; Oui, j'en veux essayer jusques à mon trépas.

IMPIAS

Votre fille, je crois, tiendra de vous, madame.

FESSARIDE

Le prince son époux chatouille bien mon âme. Peut-être est-il celui que le ciel a nommé Pour apaiser l'ardeur de mon cœur enflammé; Il m'a donné dans l'œil : je n'ai pu vous le taire.

IMPIAS

Aussi j'ai bien, madame, avancé votre affaire :

D'un oracle en secret par moi-même dicté

Le roi veut pénétrer la noire obscurité ;

Sitôt que vous aurez déclaré votre flamme.

Un jour, un jour nouveau descendra dans son âme;

11 vous appliquera dans son jeune cerveau

Les mots embarrassants de spectre et de tombeau

Et verra que son corps n'a rien de mieux à faire,

Apprenant vos désirs, que de les satisfaire.

Instruit de votre ardeur, pour la favoriser.

De peur qu'avec la reine il n'allât s'épuiser,

J'ai fait secrètement prendre au prince un breuvag-e

Qui malgré son amour le contraint d'être sage.

Le réfrigératif que contient la liqueur

L'empêche jusqu'ici de cueillir cette fleur

Dont votre fille veut se défaire à toute heure.

Elle en gémit sans cesse, elle en jure, elle en pleure;

Mais son époux, forcé de prendre du repos, Sera pour vos desseins plus frais et plus dispos.

FESSARIDE

Mais son terrible état dans le fond m'inquiète : Pour moi, qui ne veux pas avec lui faire diète, Dites-moi promptement comment je ferai... pour Que ce prince avec moi ne reste pas tout court.

I MPI AS

Lever cet embarras est la moindre vétille. Faites-lui devant vous mang-er cette pastille. Ce qui languit en lui reprendra sa vigueur. Et vous pourrez tirer parti de sa valeur.

FESSARIDE

Mais s'il me croit bien vieille, aura-t-il le courage De permettre à son chat d'aller à mon fromage?

IMPIAS

Ne lui faites manger de ce trésor caché

Qu'après que vous aurez bien fait votre marché ;

Vous n'êtes pourtant pas encor trop décrépite ;

Et quoique bientôt prête à descendre au Gocyte,

Vous avez le teint blanc et mêlé d'incarnat...

Et le prince voudra sortir de son état.

Vous étiez autrefois aimable, belle et fraîche ;

Mais le temps détruit tout ; c'est lui qui nous dépêche.

Comment faites-vous donc pour feindre des appas?

Car je sais dans le fond que vous n'en avez pas.

Je sais depuis longtemps que vous êtes borgnesse;

J'ai vu vos dents pourrir et tomber pièce à pièce;

Votre tête n'a plus que vingt-trois cheveux blancs,

Et je vous vois deux yeux, cheveux bruns et des dents.

FESSARIDE

J'en conviens, Impias, c'est la vérité pure ; Mais l'art est fait aussi pour aider la Nature.

Mon œil est remplacé par un autre d'émail,

Si bien fait qu'on n'en peut soupçonner le travail :

Pour réparer mes dents, dans ma bouche je fiche

Avec assez d'adresse un râtelier postiche ;

Je me peins les sourcils et j'ai de faux cheveux;

Je mets du blanc, du rouge, et le mets tout au mieux;

Ma gorge trop pendante, en plus d'un rouleau mise.

Est sur des coussinets artistement assise.

Et pour cacher mes ans, j'ai fait dans tout l'État

Défendre d'imprimer ni vendre un colombat (i).

IMPIAS

Vous plaisez, Fessaride, et je veux qu'on m'étrille Si vous ne valez mieux cent fois que votre fille.

FESSARIDE

J'ai plus d'acquit.

IMPIAS

Sans doute, il est temps qu'à mon tour Je vous dise pour qui je ressens de l'amour. Bien plus jeune que vous, mon amoureux courage Ne s'emploie à présent qu'avec un pucelage. Mais l'aimable beauté, soumise à mes plaisirs. Ne me peut qu'un seul jour exciter ses désirs. Le lendemain l'ennui s'empare de mon âme. Il me faut aussitôt brûler d'une autre flamme, Et mon goût satisfait, ce feu que j'ai fait voir, Si brillant le matin, s'éteint juste le soir. C'est mon tic ou plutôt c'est ma délicatesse ; Nous sommes singuliers chacun dans notre espèce. De ce vin champenois dont j'emplis mon jabot. On ne me voit jamais sabler que le goulot :

(i) L'éditeur Colombat s'était fait une spécialité de petits almanachs, auxquels on avait donné son nom.

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Quand je mange du lait, eh bien ! c'est tout de même ; Et de tout, en un mot, je ne prends que la crème. La jeune reine encore a sa virginité, J'en voudrais régaler ma sensualité.

FESSARIDE

Grand prêtre, combinez le temps de sa naissance Avec les temps heureux de notre intelligence ; Par ce juste calcul vous serez éclairci. Et verrez que ma fille est votre fille aussi.

IMPIAS, en colère.

Je ne veux point, madame, entrer dans ce mystère : Qu'elle le soit ou non, cette vaine chimère Ne peut mettre d'obstacle au plaisir sans égal D'écrémer la princesse en son lit nuptial. Et pour tarir le cours de votre verbiage. Un sculpteur n'est-il pas maître de son ouvrage? Vous voulez prendre, vous, un gendre pour amant, Moi, je veux renchérir sur votre accouplement. Oui, ma fille verra, sans que je m'en étonne. Sur le même chevet ma mitre et sa couronne. Je viens de me prêter à votre amour lascif; Je suis prêtre, madame, et très vindicatif... Je n'en dirai pas plus. (Se radoucissant.) Combattez-vous L'innocente fureur du feu qui me dévore? [encore

FESSARIDE

Impias, vous parlez avec trop de candeur. A tel prix que ce soit, faisons notre bonheur.

IMPIAS

Adieu, je vais au temple où mon devoir m'appelle; Parlez en ma faveur à la reine pucelle ; Je ne veux qu'une nuit la tenir dans mes bras, Le lendemain mon cœur ne s'en souciera pas.

[Il sort.)

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