‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 66 sur 99 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

RATANPHOR, FESSARIDE RATANPHOR, à part, sortant du cabinet.

Quelle horreur ! Où peut-on en trouver de plus forte ! Qu'un roi fait bien parfois d'écouter à la porte !

FESSARIDE

Mon cher roi ! mon bijou, vous paraissez rêveur?

Votre front s'est couvert d'une vive pâleur.

Ah ! vous broyez du noir, je n'en fais aucun doute.

RATANPHOR

La maudite sorcière ! '

FESSARIDE

Écoutez ; somme toute, L'hymen ne nous rend pas également heureux : Les uns s'en trouvent bien, d'autres mal, d'autres mieux. Il se pourrait très fort que la reine ma fille Ne fût pas à présent à vos yeux si gentille; N'allez pas pour cela, mon cher enfant, chômer. Il est d'autres objets que vous pouvez aimer Et j'ai pour vous, mon fils, une telle tendresse Que je me donne à vous, moi-même, pour maîtresse. Ne ferai-je pas bien? Qu'en dites- vous, poulet?

RATANPHOR, à part.

Le masque tout d'un coup veut en venir au fait : Mais feignons d'adorer cette infâme chenille, Pour être possesseur de l'heureuse pastille.

FESSARIDE

Vous répondez si bas que je n'entends pas bien.

RATANPHOR

Vieille, vous êtes sourde et vous n'en disiez rien.

FESSARIDE

Hem? Plaît-il?

l30 THEATRE d' AMOUR AU XVIII« SIECLE

RATANPHOR

Fessaride, il est vrai que la reine ^ Me donne de l'humeur et me fait de la peine, Et je souffre auprès d'elle et la nuit et le jour.

FESSARIDE

Eh bien, il faut chang^er et d'objet et d'amour. Il VOUS faudrait, je crois, une femme bien mûre, Dont toute la vertu fût beaucoup de luxure.

RATANPHOR

Que vous devinez bien le secret de mon cœur ! Il me la faUt ainsi pour faire mon bonheur.

FESSARIDE

Une femme en amour qui ne fût pas novice Et qui mieux que Vénus en connût l'exercice.

RATANPHOR

Oui, c'est là la maîtresse à qui j'offre mes vœux, Et vous me la peignez telle que je la veux.

FESSARIDE

Eh bien, s'il est ainsi, mon fils, j'ai votre affaire.

RATANPHOR

Mon choix, madame, est fait, je n'en ai plus à faire, Et n'osant de mes feux nommer quel est l'objet, Du mieux que je pourrai j'en vais faire un extrait. Je pense que mon cœur pour cette confidence Trouvera dans ses maux tant soit peu d'élégance. Celle que je veux dire a soixante et quinze ans, Et fut belle au rapport de mille vieilles gens. Je le crois. Son portrait, qu'on fit dans son jeune âge, De vieillir nous fait voir le fâcheux avantage : Quand on met ce tableau près de l'original. C'est un ange céleste auprès d'un infernal ;

LE TEMPÉRAMENT l3l

Mais ses appas flétris me causent peu d'alarmes, Je n'ai devant les yeux que ses antiques charmes. Elle eut de beaux cheveux, elle est chauve à présent ; Son téton va chercher son genou fléchissant; Elle n'a qu'un bon œil, il est bordé de roug"e; L'autre d'émail jamais de sa place ne boug"e ; Son teint de gratte-cul n'est couvert que de fard ; Elle achète ses dents chez Mouton et Fauchard ; Mais malgré tout cela, malgré son œil de verre, Ses rides et ses peaux, et malgré son cautère, Admirez le pouvoir de ce Dieu fou pommé, Je l'adore et je meurs si je n'en suis aimé.

FESSARIDE

Ah ! c'est moi dont il parle ! Amour ! que je suis aise ! Mais je ne vois ici ni matelas ni chaise... D'un tel aveu, mon roi, va, n'appréhende rien. Car mon cœur dès longtemps a devancé le tien.

RATANPHOR, à demi bas.

Ah! comme ton vieux cœur semble mordre à la grappe; Mais tu tiens la pastille, il faut que je l'attrape.

FESSARIDE

Ne marmotte donc point, mon fils, entre tes dents.

RATANPHOR

Sachez le plus cruel de tous les accidents.

A quoi m'aurait servi de déclarer ma flamme ?

Vous m'allez détester dans le fond de votre âme.

Le destin m'a repris, tant il est irrité.

Le plus bel attribut de notre humanité.

Et je me vois réduit à ne pouvoir plus faire

L'office d'un amant, d'un mari, ni d'un père :

Je pleure ce malheur moins pour moi que pour vous.

Que ferez-vous de moi dans ces moments si doux?

Mon corps brûle en dedans, tout le dehors est tiède.

l32 THEATRE d' AMOUR AU XYIII^ SIECLE

FESSARIDE ^

Je conçois ton chagrin et j'en ai le remède. Tiens, dans cette pastille est ton fameux destin ; On brave en la mang-eant le plus brave Aug'ustin. Tu ne devras qu'à moi le plaisir de renaître; Mais aussi je retiens tout le suc de ton être. Pour un si cher bonbon, jure-moi que d'un an D'autre que moi n'aura ton amoureux nanan.

RATANPHOR

Je ne veux point jurer. Les serments sont frivoles; Il faut des actions et non pas des paroles.

FESSARIDE

Evitons les témoins, quelqu'un vient en ces lieux ; Dans mon appartement, nous serons beaucoup mieux.

RATANPHOR

Venez donc travailler à ma métamorphose. Et de ma g^ratitude essuyer une dose.

(Ils sortent.)

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