‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 72 sur 99 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

DILAZAL, ABUBEF, GASPARIBOUL

La scène représente une chambre à coucher où l'on voit un Ut placé entre deujc portes, l'une desquelles est la porte d'entrée et l'autre donne dans une garde-robe. Gaspariboul sort du lit et s'en va. Une négresse entre par la garde-robe ; elle a soin de fermer toutes les portes dès que Gaspariboul est sorti; elle tire de dessous le lit une grande cassette fermée à clef; après l'avoir ouverte, elle rentre dans la garde-robe. Le prince Dilazal sort de cette cassette, regarde le lit et voit avec douleur la princesse Abubef qui dort. Il commence la pièce par le monologue qui suit :

DILAZAL

N'es-tu point las, Destin, de me persécuter ? Aurai-je des malheurs encore à redouter ? Un traître, n'écoutant que ses chaleurs bouillantes, A pollué ma sœur, ma mère et mes deux tantes ;

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Le cruel, pour remplir ses effrénés désirs,

Fit servir ma famille à ses honteux plaisirs,

Le lâche assassina mon père par derrière ;

Ce monstre a violé jusques à ma g^rand'mère,

En dépit de son âg"e et de ses cheveux blancs :

Voilà, voilà les jeux des infâmes tyrans.

Pauvre grand'mère, hélas! dans cet affreux désordre,

Tu voulus, m'a-t-on dit, essayer de le mordre,

Mais le temps qui nous fait pic, repic et capot,

Ne t'avait pas laissé seulement un chicot.

Il nag"e dans du lait, en portant ma couronne;

Son crime me l'ôta, son crime la lui donne ;

Sa rag-e dans ces lieux n'ayant rien de sacré.

Père, mère, sœur, frère, il a tout massacré.

Enfin, j'échappai seul : ma fidèle nourrice

Fit si bien qu'on me crut mort d'une cicatrice.

Caché, depuis trois ans, au fond de ce palais.

Une princesse a soin d'apaiser mes reg^rets;

C'est son appartement qui me sert de retraite;

Ses chatouillants appas ont causé ma défaite.

Son cœur docile et tendre a comblé tous mes vœux.

Pour n'être point oisif, mes transports amoureux

Dans ses généreux flancs se sont plus à construire

Deux garçons héritiers de cet auguste empire.

Mais hier... ô malheur que je n'ai pu prévoir!

Pour la première fois le Tyran vient la voir.

Ses femmes sur-le-champ me mettent en cachette

Sous ce malheureux lit, et dans cette cassette

Où l'on tient en dépôt ses sales caleçons.

Ses mouchoirs à tabac et jusqu'à ses chaussons :

Je me couche dessus presqu'à plat sur le ventre;

Puis on m'enferme à clef. Le tyran vient, cogne, entre ;

Par un trou, je le vois s'asseoir dans un fauteuil,

La Princesse lui faire un doucereux accueil :

LES DEUX BISCUITS l45

Ils ont parlé tout bas et puis plus haut, ensuite

Il donne un certain ordre à des gens de sa suite ;

Je vois mettre la nappe, apporter plus d'un plat,

Dont le goût, malgré moi, flattait mon odorat;

Ils se sont mis à table, elle a fait la folâtre ;

Elle a chanté pour lui des grands airs de théâtre;

Ils ont choqué le verre, à vous, tope, à vous, soit ;

Elle a crié, tout haut, par trois fois : « Le Roi boit. »

Après quoi le tyran, dans sa concupiscence...

Ah ! si vous aviez eu la moindre conscience,

Dieux! l'auriez-vous souffert; mon cœur faisait tic tac ;

Sur mon dos j'entendais le lit faire cric crac :

Je n'ai plus entendu qu'un très profond silence.

Ah ! Job ! Job ! viens encor vanter ta patience !

(// regarde la princesse.) Tranquille dans le crime, elle ronfle en dormant.

ABUBEF, s'éveillant, bâillant et se frottant les yeux. Ah ! cher prince, c'est vous?

DILAZAL

Oui, perfide.

ABUBEF

Comment?

Je crois que contre moi votre bouche murmure.

DILAZAL, ironiquement.

J'ai grand tort, en effet, et je vous fais injure.

ABUBEF

Quelqu'un qui m'aimerait aurait l'attention De saisir aux cheveux la belle occasion ; Mais je vois, en effet, que c'est peine perdue De rester plus longtemps dans mon lit étendue :

[Elle appelle ses femmes.) Il faut donc se lever. Azina, mon jupon.

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