SCÈNE VI ET DERNIÈRE
MARTON, Sœur AGATHE, GLITANDRE, LE JÉSUITE MARTON, sortant du cabinet où elle s'était réfugiée.
J'apporte une triste nouvelle, Amis, avec la nuit nos plaisirs vont finir. Agathe, la cloche t'appelle, Et le ciel commence à blanchir.
SŒUR AGATHE
Adieu donc, vigoureux athlètes.
Objets de nos brûlants désirs,
202 THEATRE d'aMOUR AU XVIII^ SIECLE
Ramenez quelquefois dans ces tristes retraites
L'amour, les jeux et les plaisirs.
Tandis que ving-t beautés faciles, Glitandre, à tes transports céderont tour à tour
Et que tes écoliers dociles, Cher père, à tes besoins s'offriront chaque jour, Entre ces murs épais, pour jamais resserrée. Je verrai dans les pleurs mes jours se consumer, Si, touchés des tourments d'une fille égarée.
Vous ne venez les ranimer.
LE JÉSUITE
Non; je ne reçois point un adieu si funeste. Pour fêter encor vos appas, .
Belles, un seul instant nous reste ; Reprenons nos tendres ébats.
MARTON
Avant de commencer une joute nouvelle.
Rassurez nos cœurs délicats;
Chers amis, ne nous trompez pas. Jurez qu'au moindre avis, pleins d'une ardeur fidèle,
Vous revolerez dans nos bras.
GLITANDRE, LE JESUITE
Nous le jurons tous deux.
GLITANDRE
Que le dieu de Gythère
Nous fasse éprouver sa colère
Si vous brûlez pour des ing-rats.
Mais profitons du temps. Marton, sois moins sévère,
A l'instant que ton jeune amant Au temple des plaisirs entrera par devant,
Ouvre l'autre porte au bon Père :
Tandis que ton doigt libertin
De la fringante sœur fourragera les charmes, L'aimable nonne, de sa main.
Par un chatouillement badin, Hâtera l'effet de nos armes.
LE JÉSUITE
Cher Clitandre, que tardez-vous?
De sa grotte Vénus vous accorde l'entrée.
Marton, recevez sans courroux
Ce trait enflammé dont les coups Portent de nouveaux feux dans votre âme enivrée. •
Frappons..., frappons à l'unisson
La voluptueuse Marton; ■ Redoublons son tendre délire.
A la fougue de nos désirs
Que ses sens ne puissent suffire ; Faisons-la succomber sous le poids des plaisirs.
CLITANDRE
Que tes chatouillements, Agathe, Augmentent ma félicité !
SŒUR AGATHE
Marton, que ta main délicate, Par sa folâtre activité, Dans mes sens agités répand de volupté !
MARTON
Eh ! vite... cher ami... je me meurs... je me pâme; Par des torrents délicieux Apaisez l'ardeur qui m'enflamme.
• Je sens... Ah ! quel plaisir! vous m'inondez tous deux.
SŒUR AGATHE
Arrête-toi, Marton, je n'y saurais suffire. Quel doux frémissement !...
204 THEATRE d'aMOUR AU XYIII^ SIECLE
MARTON
Quels coups impétueux !
CLITANDRE
Trémoussement voluptueux !
LE JÉSUITE
Douce lang-ueur... foug-aeux délire!
Nous g"OÛtons le bonheur des dieux.
(// tombe sur le sopha.y
CLITANDRE
Reprenons nos habits. Adieu, filles charmantes,
Dont l'aimable naïveté Effacera les traits de ces froides amantes Que guide le caprice et la cupidité.
Belles sans art et sans parure,
Tendres avec sincérité.
Vous savez égayer une austère clôture • Et vous suivez en liberté
Le doux penchant de la nature.
Que je quitte à regret ce séjour enchanté ! Dans le monde, l'amour est un rude esclavage.
Les sentiments et le langage.
Tout respire la fraude et l'infidélité.
La pudeur d'une femme est un masque hypocrite ; Dans ses plus doux transports règne la fausseté.
C'est dans le cloître seul qu'habite
La véritable volupté.
Tableaux des Plœurs
tDU TEmPS
Dans les différents âges de la vie Amsterdam, s. d. (Paris, vers 1760)
TfieiiEfltïX IDES ^VICEtlf^S DU TBJfLPS
dans les différents âges de la vie
Bachaumont [Mémoires secrets, i5 juillet 1768) dit qu'à la mort de M. de la Popelinière, en 1762, on découvrit de cet ouvrag-e un exemplaire orné d'estampes admirablement finies, représentant des scènes d'orgie avec, pour partenaires, le financier et un certain nombre de dames nues. M. de Saint-Florentin s'empara de cet ouvrag-e pour le roi. Il avait été tiré, croit-on, à trois exemplaires seulement.
Une réimpression textuelle en fut faite, en i803, à cent cinquante exemplaires, et une autre en 1867.
Bien que M. de la Popelinière ait voulu s'attribuer la paternité de ces dialogues, on est à peu près d'accord pour y reconnaître l'œuvre de Crébillon fils.